Un médecin retraité de 93 ans qui vient se faire vacciner avec son arrière petit-fille de 21 ans: en Bulgarie, premier pays de l'Union européenne à abandonner la stratégie des groupes prioritaires, l'immunisation est désormais proposée à tous.

A un mois des élections législatives, le gouvernement a soudainement changé de cap, faute d'avoir pu convaincre les personnes éligibles à recevoir une injection, qu'il s'agisse des professions médicales, enseignants ou travailleurs sociaux.

"Faites confiance à la science!", implorait le ministre de la Santé, Kostadin Angelov, désespéré de voir que seuls un tiers des inscrits s'étaient présentés à leur rendez-vous.

La Bulgarie, pays le plus pauvre de l'UE mais bénéficiaire de doses dans le cadre de la stratégie de précommandes menée par la Commission européenne, affiche ainsi le plus faible taux de vaccination des Vingt-Sept.

A ce jour, à peine 150.000 Bulgares ont été vaccinés, soit 2,1% de la population.

Qu'à cela ne tienne, l'impulsif Premier ministre Boïko Borissov a ouvert grand les portes des centres, alors qu'enfin était venu le tour des plus de 65 ans et des malades chroniques.

De longues files d'attente ont commencé à se former devant les hôpitaux de Sofia, mêlant jeunes et moins jeunes, personnes en pleine forme et d'autres plus vulnérables contraints de patienter des heures.

"La situation a radicalement changé. Avant, nous devions prier les gens de se faire vacciner. Maintenant, les équipes sont très occupées", témoigne Sylvia Tcholakova, responsable de la polyclinique d'un des plus grands hôpitaux de la capitale.

"Soulagée et heureuse", Denitsa Valkanova, 31 ans, arbore un grand sourire derrière son masque. "Des amis qui vivent à l'étranger me disent qu'ils vont devoir patienter encore des mois avant d'y avoir droit".

A ses côtés, une nonagénaire est aussi ravie de recevoir sa première dose du vaccin AstraZeneca/Oxford. "A cet âge, par où commencer?", répond-elle, badine, au médecin qui lui demande ses antécédents médicaux.

- Chaos et méfiance -

Mais tous les avis ne sont pas aussi enthousiastes.

"Nos dirigeants sont formidables: ils ont débloqué le système en provoquant un monstrueux chaos!", ironisait ce week-end le journal Segan, dénonçant une cohue potentiellement dangereuse pour les catégories à risques.

Avant ce revirement de stratégie, environ la moitié de la population ne souhaitait pas se faire vacciner, selon deux sondages distincts publiés la semaine dernière, alors que les fausses informations foisonnent depuis l'émergence de la pandémie.

Face aux réticences des médecins et professeurs, "le public se disait: si eux ne veulent pas, pourquoi moi, devrais-je le faire?", souligne l'analyste Boryana Dimitrova, de l'institut Alpha Research.

"Afin de combler son retard, le gouvernement a largement ouvert les vannes, mais c'est au détriment des plus âgés et fragiles", prioritaires dans les autres pays de l'UE, déplore-t-elle.

Il s'agit là à ses yeux d'"une sérieuse défaillance" de l'équipe au pouvoir, qui a vu sa cote de popularité chuter depuis une massive vague de protestations l'été dernier.

La foule de ces derniers jours "n'est pas une bonne nouvelle", renchérit Parvan Simeonov, de l'institut Gallup.

Le scepticisme de l'opinion s'explique par une "méfiance" à l'égard des autorités, estime-t-il, évoquant une politisation de la vaccination, vue comme un signe de loyauté à l'égard de M. Borissov.

Accompagné de ses ministres, le chef du gouvernement assiste en personne à la campagne d'immunisation dans des villages reculés où sont dépêchées des équipes mobiles.

Vantant "une organisation parfaite", il voit dans la récente affluence un argument pour alléger les restrictions, déjà "les moins strictes d'Europe", malgré une hausse des contaminations ces dernières semaines.

Dès lundi, les restaurants et salles de jeu rouvriront, a-t-il annoncé mercredi, promettant même l'ouverture des boîtes de nuit en avril.