Obus et balles fusent plus que jamais entre les forces indiennes et pakistanaises de part et d'autre de la ligne de cessez-le-feu au Cachemire sous une tension accrue, où les morts et les blessés tombent à un rythme inédit dans ce conflit interminable.

Zameer Ahmad bâtissait un abri communautaire dans le village de Simari, situé du côté indien de la frontière contestée au Cachemire, quand une balle provenant du territoire contrôlé par le Pakistan, est allée se ficher dans le sol.

Ahmad et son collègue se sont d'abord empressés de s'abriter derrière un mur mais ont préféré vite décamper. Mais "nous avons tous les deux été blessés", raconte à l'AFP le jeune homme de 26 ans qui a pris une balle dans l'estomac. Depuis, il porte une poche de colostomie et son compagnon Sadakat Hussain, 23 ans, blessé au pied, est désormais boiteux.

"C'est effrayant, nous ignorons ce qui a provoqué ces tirs", confie Hussain.

Le Cachemire est divisé entre l'Inde et le Pakistan depuis leur indépendance de la Couronne britannique et la partition de 1947. Il a été à l'origine de deux des trois guerres qui les ont opposés depuis.

Les deux pays réclament l'intégralité de cette région majoritairement peuplée de musulmans où l'Inde fait en outre face depuis plus de trente ans à une insurrection séparatiste ayant fait des dizaines de milliers de morts, principalement des civils.

Alors que le dialogue est plus que jamais compliqué entre ces deux puissances nucléaires voisines, les histoires semblables à celle de Ahmad et Hussain se répètent des deux côtés de la ligne démarcation.

Des dizaines de civils y ont été tués cette année, et une voiture de la mission d'observation des Nations unies a même été touchée par une balle en décembre.

L'Inde a affirmé que dix de ses soldats avaient été tués par des obus ou de tirs en provenance du Cachemire sous contrôle pakistanais depuis le début du mois de novembre.

Elle accuse le Pakistan d'avoir violé l'accord de cessez-le-feu de 2003 plus de 5.000 fois l'an dernier, un record depuis son entrée en vigueur, et déplore la mort d'une vingtaine de civils.

De son côté, le Pakistan reproche à l'Inde plus de 3.000 violations de l'accord en 12 mois, dénombrant 29 morts et 250 blessés parmi les civils, et des centaines d'habitations abîmées ou détruites.

Jura, localité située à quatre kilomètres de la ligne de démarcation dans la vallée de Neelum, a été la plus touchée, côté pakistanais, selon les autorités. Les bombardements durent des heures et parfois même des jours, témoignent certains habitants. La moitié des maisons ont été endommagées et les terres agricoles sont parsemées de cratères.

"La plupart du temps, nous restons enfermés dans notre maison. C'est une guerre contre nous", se lamente Amna Bibi, 40 ans, en lavant du linge devant chez elle.

- "Sauve-qui-peut" -

Les 500 habitants de Chilyana, le village voisin, s'aventurent peu au dehors. "Quand nous partons le matin pour ouvrir notre magasin, nous ne savons pas si nous rentrerons", confie pour sa part Khawaja Zubair Ahmad.

Côté indien, certains disent que le Pakistan a délibérément coupé l'approvisionnement en eau de leurs fermes. Du côté pakistanais, on déplore la fermeture d'un pont qui, jusqu'à l'année dernière, permettait de réunir des familles séparées.

Khaleel ul Rahman, chef de village à Sudhpura du côté indien, se réfugie dans son étable, lorsqu'un couvre-feu s'annonce, pour rester avec ses bêtes. Son village souffre particulièrement, avec un tiers de son territoire enclavé en territoire pakistanais.

Des obus s'abattent les jours de marché et lorsque les enfants sont à l'école. "Les gens sont simplement pris de panique. Et soudain c'est sauve-qui-peut", raconte Mansoor Ahmad, le directeur de l'école locale.

Alors que les deux camps se rejettent mutuellement la faute, les échanges de tirs atteignent à nouveau des niveaux inquiétants. Les habitants affirment que les tensions se sont accrues depuis février 2019, lorsque l'Inde a organisé une attaque aérienne sur le territoire pakistanais en représailles d'une action kamikaze qui s'était soldée par la mort de 40 soldats indiens au Cachemire.

L'Inde affirme que les bombardements pakistanais servent à couvrir des tentatives d'infiltration, d'ailleurs en recrudescence, de l'autre côté de la ligne de démarcation pour fomenter une insurrection contre le pouvoir indien.

La révocation en 2019 par l'Inde du statut semi-autonome du Cachemire à majorité musulmane est "une mesure qu'Islamabad a considérée comme une provocation particulièrement grave", estime Michael Kugelman, un spécialiste de l'Asie du Sud au sein du groupe de réflexion Wilson Center à Washington.

Selon les observateurs, ni l'Inde ni le Pakistan ne sont pressés de trouver une solution. Le gouvernement nationaliste hindou de New Delhi et l'administration musulmane d'Islamabad campent sur leurs positions.

"L'histoire des relations indo-pakistanaises a connu bien plus de bas que de hauts, mais actuellement il s'agit d'un bas, particulièrement affreux et qui tend à durer", relève M. Kugelman, "il n'y a guère d'incitation, de part et d'autre, à réduire les tensions".