En franchissant en 1947 le mur du son (Mach 1, environ 1.100 km/heure) pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, Chuck Yeager, décédé lundi à l'âge de 97 ans, inscrivit son nom parmi les grands pionniers de l'aviation.

Devenu une figure populaire dans l'Amérique d'après-guerre, il continuera sa carrière comme pilote d'essais au sein de l'Air Force.

"Dépasse Mach 1 le plus vite possible, ne te fais pas sauter le caisson et ne colle pas la honte à l'armée de l'Air": telles sont les consignes reçues par le pilote ce 14 octobre 1947, racontées 60 ans plus tard dans un entretien à l'AFP.

"Quand j'ai senti l'onde de choc, j'ai su que c'était gagné. Heureux, j'étais dans un autre monde, de l'autre côté du mur", se rappelle-t-il en 1983 dans un entretien accordé au journal Libération.

Né le 13 février 1923 dans le village de Myra en Virginie-Occidentale, Charles "Chuck" Yeager s'engage en 1941 dans l'US Army, apprend à piloter en 1942 avant d'être basé l'année suivante en Angleterre.

Au lendemain de sa première victoire face à un chasseur allemand en 1944, son P-51 Mustang est abattu au-dessus du Lot-et-Garonne en France. Il parvient à rejoindre la Résistance et traverse les Pyrénées avant de retourner en Angleterre.

En tout, Chuck Yeager effectuera 64 missions au-dessus de l'Europe et engrangera 13 victoires, devenant ainsi un "as" de l'armée américaine.

Le 14 octobre 1947, largué d'un bombardier B-29, il effectue à 14.000 mètres d'altitude un piqué au-dessus du désert californien du Mojave à bord du X-1, petit avion fusée orange construit par la défunte firme Bell Aircraft : il a franchi le mur du son. Personnalité déjà charismatique, au sourire généreux, il n'a que 24 ans.

Pourtant deux jours plus tôt, Chuck Yeager s'était cassé deux côtes à la suite d'une chute de cheval. Il ne dit rien à sa hiérarchie mais souffre le martyre avant le vol.

Il franchira souvent le mur du son par la suite, la dernière fois en 2012, à l'âge de 89 ans. C'est lui aussi qui fut le premier à franchir la barre symbolique de Mach 2, deux fois la vitesse du son.

- Une balle supersonique -

Le X-1, baptisé "Glamorous Glennis" du prénom de l'épouse de Chuck Yeager, était conçu avec des ailes courtes et très effilées pour glisser à travers le mur invisible du son et survivre à l'onde de choc qui se produit alors.

"Les ingénieurs se sont inspirés de la balle d'un Colt-45. Logique, elle est supersonique", expliquait-il.

Revenu sans encombre de ce saut dans l'inconnu après avoir atteint une vitesse de Mach 1,06, il dira plus tard : "mon meilleur souvenir de pilote d'essais, c'est d'être encore en vie". À cette époque, les prototypes d'avions se multipliaient et les fréquents accidents coûtaient souvent la vie à leurs pilotes.

L'entrée du monde dans l'ère supersonique a marqué une étape cruciale de la course aux armements dans les airs et jusque dans l'espace, entre les puissances américaine et soviétique.

L'aventure de ce pionnier de l'aviation a été immortalisée en 1979 dans le livre "L'étoffe des héros" de Tom Wolfe, puis, en 1983, dans une adaptation au cinéma, dans le film de Philip Kaufman. Ses mémoires, parues en 1986 et intitulées sobrement "Yeager", furent un best-seller aux États-Unis.

Depuis 2010, Yeager, qui termina sa carrière comme général de brigade dans l'US Air Force, était très actif sur Twitter où il comptait près de 145.000 abonnés. Il y postait notamment ses "Chuck Yeager-isms", des aphorismes, des anecdotes, des blagues. "Si un crapaud avait des ailes, il ne se taperait pas les fesses par terre chaque fois qu'il saute", écrivit-il ainsi en 2015.