Le parlement irakien a tenu sa première session mardi depuis le déclenchement il y a une semaine de manifestations et violences qui ont fait plus de 100 morts et entraîné une crise politique à laquelle le président a réagi en appelant au dialogue.

Après une première nuit calme à Bagdad, les restrictions sécuritaires ont été levées mardi autour de la Zone Verte, siège des hautes institutions du pays et de l'ambassade américaine. Le trafic a retrouvé son cours habituel dans la matinée, et la coupure du réseau internet --notable à Bagdad et dans le sud-- a commencé à s'atténuer.

Plus de 200 députés ont participé à une session extraordinaire à l'appel du président de l'Assemblée, Mohammed al-Halboussi, recevant plusieurs ministres pour débattre du mouvement de contestation, déclenché le 1er octobre à Bagdad avant de s'étendre dans le sud à majorité chiite.

Une première tentative de réunir le Parlement avait échoué samedi, faute de quorum. Les 54 députés du bloc de Moqtada Sadr, très influent et très versatile leader chiite vainqueur des législatives, avaient boycotté la séance, avec d'autres.

Moqtada Sadr avait appelé vendredi à la démission du gouvernement d'Adel Abdel Mahdi et à des élections anticipées. Mais le Premier ministre a pour l'instant tenu bon. Il a annoncé dimanche 17 mesures sociales, allant de l'aide au logement à l'allocation de pensions aux jeunes sans emploi.

Au cours d'une journée marathon mardi, M. Abdel Mahdi a multiplié les rencontres avec M. Halboussi, ses ministres, les chefs tribaux et les autorités judiciaires.

Reste à savoir si les propositions de MM. Halboussi et Abdel Mahdi suffiront à apaiser les manifestants, qui ont répété n'avoir "rien à perdre", dans un riche pays pétrolier où plus d'un habitant sur cinq vit sous le seuil de pauvreté.

- "Usage excessif" -

Le mouvement de contestation, né pour dénoncer la corruption, le chômage et la déliquescence des services publics, inédit pour son caractère spontané, a aussi été sanglant --plus de 100 personnes tuées et 6.000 blessées depuis le 1er octobre, selon un dernier bilan officiel.

Le président Barham Saleh a appelé lundi soir les "fils d'une même nation" à mettre fin à "la dissension", la voix étranglée par moments, alors que le matin même l'armée avait reconnu avoir fait un "usage excessif" de la force dans le remuant quartier de Sadr City à Bagdad.

M. Saleh a proposé une sortie de crise avec un dialogue "franc", un remaniement ministériel et de nouvelles instances de supervision pour tenter de juguler la corruption, qui a englouti plus de deux fois le PIB irakien ces 16 dernières années.

Lors du déclenchement de la contestation, les manifestants, en majorité de jeunes hommes, ont convergé vers la place Tahrir, rendez-vous emblématique des contestataires, avant que les forces de sécurité ne bloquent son accès.

Ils ont ensuite été cantonnés à Sadr City, bastion chiite de l'est de Bagdad, où le calme est revenu depuis 48 heures, après une nuit meurtrière dimanche au cours de laquelle 13 manifestants ont péri dans des affrontements avec l'armée.

En reconnaissant "un usage excessif de la force", l'armée a assuré avoir "commencé à demander des comptes aux officiers" ayant commis des "erreurs".

C'est "un premier pas qui doit se traduire sur le terrain", a estimé Amnesty International. "La prochaine étape est de faire rendre des comptes", a prévenu l'ONG.

Des vidéos ont montré des manifestants se mettre à couvert sous des rafales ininterrompues de tirs, parfois à l'arme lourde. Plus d'images pourraient bientôt être révélées alors que le réseau internet revient progressivement.

A l'exception de dimanche soir à Sadr City, les autorités irakiennes ont assuré s'en tenir aux "standards internationaux". Ils accusent des "tireurs non identifiés" d'avoir visé manifestants et forces de l'ordre.

- Pèlerinage -

Mardi, les rues menant à la Zone Verte ont été rouvertes au public, à l'exception du pont al-Joumhouriya, les forces de l'ordre craignant qu'il soit emprunté par des manifestants pour rejoindre les hautes institutions.

Ce calme timide revient à une semaine de l'Arbaïn, le plus grand pèlerinage chiite au cours duquel des milliers de pèlerins, venus d'Irak et d'Iran principalement, convergent à pied vers le tombeau de l'imam Hussein à Kerbala, au sud de Bagdad.

Quelque 1,8 million d'Iraniens y avaient pris part en 2018, selon Téhéran, qui a demandé jeudi "à tous les fidèles croyants iraniens de retarder leur départ en Irak jusqu'à ce que la situation se calme".

Evoquant la contestation en Irak, les autorités iraniennes ont accusé "des ennemis" de la République islamique de vouloir semer la discorde entre Téhéran et Bagdad, sans toutefois les nommer.

Dans une apparente réponse, l'ambassadeur du Royaume-Uni en Irak, Jon Wilks, a rejeté mardi cette "théorie du complot".