Il y a un mois, malgré un premier mort, une épidémie sur le sol français semblait inimaginable. Mais en l'espace de quelques semaines les contaminations se sont envolées, projetant le pays dans une toute nouvelle dimension.

Lorsque les premiers cas d'une nouvelle pneumonie virale sont détectés à Wuhan, en Chine, ils sont loin de faire les gros titres et ne semblent pas inquiéter les autorités françaises.

Le risque d'une introduction en France est "faible", même s'il "ne peut pas être exclu", déclare ainsi le 21 janvier Agnès Buzyn, alors ministre de la Santé, tandis que la Chine compte déjà plusieurs décès et 300 malades.

Quelques jours plus tard, le 24 janvier, trois premiers cas sont confirmés dans l'Hexagone: un Bordelais de retour de Chine et un couple de trentenaires chinois.

Dans les jours suivants, neuf autres cas sont détectés. Le ministère de la Santé commence ses points de situation quasi quotidiens, diffusés en direct par les chaînes d'information en continu.

C'est lors de l'un d'entre eux que le 15 février, Agnès Buzyn annonce, la mine sombre, la mort la veille à l'hôpital Bichat de l'un des douze malades, un touriste chinois de 80 ans. "C'est le premier hors d'Asie, le premier en Europe", souligne-t-elle à la veille de sa démission pour briguer la mairie de Paris.

Malgré ce décès, à fin février, tous les autres patients contaminés sont sortis de l'hôpital, guéris. Aucun nouveau cas n'a été détecté en deux semaines. Et malgré l'inquiétude des riverains, aucun des plus de 300 "rapatriés de Wuhan" passés par des centres de quarantaine n'a été testé positif.

Mais la rémission apparente est trompeuse et de l'autre côté des Alpes, l'Italie prend des mesures pour isoler des foyers de contamination dans le nord du pays. "L'épidémie est à nos portes", met en garde le nouveau ministre de la Santé Olivier Véran le 25 février.

- Epidémie inéluctable -

Quelques heures plus tard, c'est confirmé: le numéro deux du ministère Jérôme Salomon annonce deux nouveaux cas, dont le premier lié à l'Italie.

Le lendemain, un premier mort français est à déplorer, un enseignant originaire de l'Oise.

Autour de chaque cas, un jeu de piste est lancé pour retrouver toutes les personnes entrées en contact avec le malade et si besoin les confiner pour limiter la contagion.

En quelques jours, c'est l'emballement. Les contaminations se multiplient brusquement et la barre des 100 cas est atteinte le 29 février.

Pour tenter de freiner le virus, les rassemblements de plus de 5.000 personnes en milieu fermé sont interdits ainsi que certains événements en extérieur. Des restrictions plus fortes sont prises dans les foyers principaux dans l'Oise, la Haute-Savoie, puis ce sera au tour du Morbihan, du Haut-Rhin...

Dans un pays qui est passé au "stade 2" de la progression de la maladie, avec plusieurs foyers qui rendent l'épidémie quasiment inéluctable, c'est la ruée sur les masques de protection. Le gouvernement décide de les réquisitionner pour les réserver aux soignants et aux malades. Le prix des flacons de gel hydroalcoolique s'envole, forçant le ministère de l'Economie à les encadrer.

Le président Emmanuel Macron en appelle au "bon sens" alors que le bilan s'alourdit à neuf morts et près de 600 cas le 6 mars.

Ne plus se saluer en se serrant la main, se laver les mains régulièrement, tousser dans son coude, appeler le 15 en cas de symptômes... Les messages d'alerte passent en boucle sur les radios ou dans les couloirs du métro.

Le compteur continue de grimper. Le seuil symbolique des 1.000 cas est dépassé et le gouvernement interdit les rassemblements de plus de 1.000 personnes le 8 mars, une décision qui frappe le monde du spectacle, au bord de l'asphyxie.

- Economie et culture asphyxiées -

Alors que le ministre de la Culture Franck Riester et plusieurs députés sont contaminés, les mesures de protection sont renforcées autour du président qui modifie son agenda pour monter en première ligne dans la bataille contre le virus.

Côté économique, la spirale infernale continue: l'activité déjà ralentie par l'arrêt d'usines chinoises qui a perturbé les chaînes d'approvisionnement subit de plein fouet la chute de la demande provoquée par les mesures de confinement décidées à travers le monde. Les mesures pour faire face à cette crise "coûteront des dizaines de milliards d'euros", prévient le ministre de l'Economie Bruno Le Maire.

Face à cette situation extraordinaire, jeudi soir, le président change de ton et d'échelle face à "la plus grave crise sanitaire depuis un siècle", qui a fait désormais 79 morts pour plus de 3.600 cas.

Devant 25 millions de téléspectateurs - un record pour une déclaration officielle -, il annonce la fermeture dès lundi de toutes les crèches, écoles, collèges, lycées et universités jusqu'à nouvel ordre. Même s'il maintient les élections municipales.

Dans la foulée, les rassemblements de plus de 100 personnes sont interdits, signant la fermeture du Louvre, de la Tour Eiffel et du château de Versailles. Le foot français décide aussi un temps mort jusqu'à nouvel ordre.

Des mesures draconiennes exceptionnelles, mais pour combien de temps ? Au moins plusieurs semaines: un véritable casse-tête pour les parents et les entreprises.

Mais aussi aussi un défi extraordinaire pour les soignants des hôpitaux à qui le gouvernement a promis "tous les moyens financiers nécessaires" pour pouvoir traiter les 5% de contaminés qui seront victimes de formes graves de la maladie.

"Nous sommes au début d'une épidémie d'un virus inconnu, je ne peux absolument pas vous affirmer les yeux dans les yeux aujourd'hui que je sais exactement quelle sera l'ampleur de l'épidémie", a reconnu vendredi Olivier Véran, quasi inconnu il y a un mois et qui écume désormais les plateaux télé pour tenter de rassurer la population.