Forces de l'ordre et manifestants se faisaient face dans la nuit dans le centre de Bagdad où un couvre-feu a été décrété à partir de 03H00 GMT jeudi et "jusqu'à nouvel ordre" après deux journées de contestation qui ont fait neuf morts en Irak.

La capitale irakienne, la deuxième la plus peuplée du monde arabe, se réveillera jeudi sous haute tension: un couvre-feu interdit tout mouvement de véhicule ou de personne, la journée a été déclarée chômée pour les fonctionnaires et le turbulent leader chiite Moqtada Sadr a appelé ses très nombreux partisans à rejoindre les manifestants pour des "sit-in pacifiques".

Ce troisième jour de mobilisation, aux revendications allant de la dénonciation des politiciens corrompus à la lutte contre le chômage et à l'établissement de services publics fonctionnels, sera un véritable test pour le gouvernement d'Adel Abdel Mahdi, qui doit souffler sa première bougie à la fin du mois.

Jusqu'ici, les autorités, qui dénoncent des "saboteurs" parmi les manifestants, ont fait le choix de la fermeté, avec des forces de l'ordre qui ont tiré à balles réelles pour disperser des manifestants à Bagdad, ainsi que dans le sud, à Nassiriya et dans la ville sainte chiite de Najaf.

Le bilan a atteint mercredi soir neuf morts --huit manifestants et un policier-- tous tués par balles à Bagdad et Nassiriya, selon des responsables qui n'ont pas précisé l'origine des tirs.

Le couvre-feu a également été décrété à Najaf et Nassiriya.

Mais à Bagdad et ailleurs, les manifestants continuaient d'affluer dans la nuit vers les points de ralliement pour exprimer leur colère contre la classe dirigeante du douzième pays le plus corrompu au monde selon Transparency International.

Manifestants et policiers s'opposaient principalement aux abords de l'emblématique place Tahrir à Bagdad, point de rendez-vous traditionnel des manifestants séparé de l'ultrasensible Zone verte par le pont al-Joumhouriya bouclé par les forces de l'ordre.

Et pour éviter un déferlement de protestataires dans la Zone verte, où siègent les plus hautes institutions irakiennes et l'ambassade américaine, les autorités ont fermé ce secteur, rouvert à la circulation en juin après des années d'interdiction.

En 2016, des manifestants avaient forcé l'entrée de la Zone verte à l'appel de Moqtada Sadr.

L'appel de ce dernier à la "grève générale" et à des "sit-in pacifiques" sur Twitter, peu avant qu'internet ne soit quasiment plus accessible jeudi soir, fait craindre une explosion du nombre de manifestants.

Aussitôt après, la municipalité de Bagdad a déclaré jeudi jour chômé pour les fonctionnaires, ce qui pourrait permettre aux forces de l'ordre de renforcer leur quadrillage de la cité tentaculaire de neuf millions d'habitants et de resserrer l'étau autour des manifestants.

- Pneus brûlés, routes bloquées -

Dans divers quartiers de la capitale, des manifestants brûlaient toujours dans la nuit des pneus, coupant des axes routiers importants.

Selon des sources médicales, plus de 400 personnes ont été blessées en 24 heures à travers l'Irak.

Dans le quartier de Zaafaraniya à Bagdad, Abdallah Walid, un journalier de 27 ans, a dit réclamer "des emplois et de meilleurs services publics".

"Cela fait des années qu'on les réclame et le gouvernement ne nous a jamais répondu", lance-t-il, excédé.

"Aucun Etat n'attaque son peuple comme ce gouvernement. On est pacifiques et ils tirent", affirme Mohammed al-Joubouri, également journalier malgré son diplôme universitaire, au milieu de colonnes de fumée noire s'élevant de pneus brûlés dans le quartier d'al-Chaab à Bagdad.

Les forces antiémeutes ont également molesté des journalistes et arrêté un reporter à Bagdad, selon des correspondants sur place.

Des Irakiens ont également manifesté à Bassora (sud), mais aucune violence n'a été enregistrée.

- Réseaux sociaux difficiles d'accès -

Les manifestations contre le pouvoir ne sont pas rares en Irak mais depuis l'arrivée du gouvernement d'Abdel Mahdi, le 25 octobre 2018, aucune d'apparence spontanée n'avait connu une telle ampleur.

La mobilisation rassemble toutes sortes de déçus du gouvernement, sans qu'aucune organisation, politique ou religieuse, ne se soit déclarée à l'origine des appels à manifester en ligne.

Le quotidien d'orientation libérale Al-Bayina al-Jadida évoque en titre un mouvement "pour la première fois sans drapeau, sans affiches et sans slogans de parti".

Craignant une escalade, l'ONU a appelé à la "retenue".

Pour le président irakien Barham Saleh, "manifester pacifiquement" est "un droit constitutionnel" et "les forces de l'ordre sont là pour protéger les droits des citoyens". "Nos jeunes veulent des réformes et du travail, c'est notre devoir de satisfaire ces demandes légitimes".

La Commission des droits de l'Homme du Parlement irakien a elle dénoncé une "répression" dont "les responsables devront rendre des comptes".

Meurtri par de nombreux conflits ces dernières décennies, l'Irak est sorti fin 2017 de sa guerre contre le groupe jihadiste Etat islamique (EI), avec une économie exsangue et un chômage de 25% parmi les jeunes.