Trois mois et demi après son ouverture, le procès des attentats de janvier 2015 touche lundi à sa fin, avec les ultimes plaidoiries de la défense et les derniers mots des accusés avant que la cour ne se retire pour délibérer jusqu'à mercredi.

Il ne reste plus que quelques heures aux avocats pour convaincre les cinq magistrats professionnels qui composent la cour d'assises spéciale de Paris de ne pas suivre les lourdes réquisitions du parquet national antiterroriste contre leurs clients.

Mardi dernier, des peines de cinq ans de prison à la réclusion criminelle à perpétuité ont été réclamées à l'encontre des 14 accusés soupçonnés d'avoir assisté les auteurs des attentats contre Charlie Hebdo, une policière municipale à Montrouge et le magasin Hyper Cacher.

Aux avocats généraux qui les ont qualifiés de "cheville ouvrière" des attaques des frères Saïd et Chérif Kouachi et Amédy Coulibaly, la défense a répondu en dénonçant un dossier "friable" et "vide" de preuves.

Lundi, les avocats de Mohamed Fares et Nezar Mickaël Pastor Alwatik, contre lesquels respectivement sept et vingt ans de prison ont été requis, ont à leur tour commencé à s'engouffrer dans les zones d'ombre de l'instruction.

"Il n'y a absolument rien de palpable matériellement, que des déductions", a critiqué Me Safya Akorri, l'avocate de Mohamed Fares, mis en cause fin 2017 dans une lettre anonyme dont l'auteur n'a "même pas été recherché". Son principal témoin à charge "a eu huit versions différentes", a-t-elle brocardé.

L'accusation, "gênée" selon l'avocate, souhaite désormais l'abandon de la qualification terroriste à l'encontre de Mohamed Fares, en raison de "doutes" sur sa connaissance de la destination des armes qu'il est soupçonné d'avoir vendu à Coulibaly.

"On est en train de vous demander d'oublier qu'il n'y avait rien avant" dans le dossier, a vilipendé Me Akorri, demandant à la cour d'acquitter son client.

- "Supputations" -

Les zones d'ombre ont été "assumées" par le parquet, qui en a rejeté la faute sur l'attitude et les déclarations contradictoires des accusés, pour la plupart jugés pour avoir recherché ou fourni des armes au trio jihadiste.

La façon dont cet arsenal a transité puis atterri entre les mains des terroristes reste peu claire et les longs débats n'auront pas permis d'obtenir toutes les réponses.

Les enquêteurs ont identifié deux "filières" d'acheminement des armes retrouvées en possession de Coulibaly: l'une "belgo-ardennaise", l'autre "lilloise".

Plusieurs déplacements entre Paris, Lille et la Belgique ont ainsi été mis au jour à l'aide de la téléphonie, clé de voûte de l'accusation. Quelques traces ADN ont également été découvertes, notamment sur deux armes d'Amedy Coulibaly, celles de son ancien codétenu Nezar Mickaël Pastor Alwatik.

De nombreux contacts téléphoniques entre ce dernier et Coulibaly les jours précédant les attaques ont également été mis au jour par l'enquête, mais il n'y a "que des hypothèses" sur le soutien logistique qu'aurait pu apporter M. Pastor Alwatik, a soutenu à la mi-journée Me Delphine Malapert, première de ses trois avocats à plaider.

Après les débats, "le flou et le doute persistent et on ne peut pas être condamné sur du flou, des doutes et des supputations", a-t-elle martelé, demandant à la cour de le condamner pour ce qu'il a fait, avoir "touché les armes".

L'ultime plaidoirie de la défense est prévue dans l'après-midi. La parole sera ensuite donnée aux onze accusés présents - trois sont jugés par défaut, dont la compagne en fuite d'Amédy Coulibaly, Hayat Boumeddiene - point final de 54 jours d'audience.

Puis la cour partira délibérer. Son verdict est attendu mercredi après-midi.

- "Combler le vide" -

Âgés de 29 à 68 ans et jusque-là jamais condamnés pour terrorisme, les accusés ont toujours dit ignorer "l'engagement jihadiste" des auteurs des attaques.

Leurs avocats ont demandé à la cour de ne pas "céder à la peur" et au "besoin de combler le vide" pour pallier l'absence des frères Kouachi et d'Amédy Coulibaly, abattus par les forces de sécurité après leurs attaques qui ont fait 17 morts et créé un électrochoc dans le monde entier.

Quelque 200 personnes se sont constituées parties civiles au procès, qui est intégralement filmé pour les archives historiques, une première en matière de terrorisme.

Depuis le 2 septembre, 150 témoins et experts se sont succédé devant la cour d'assises spéciale pour ce procès aussi marquant que chaotique.

Il a été suspendu plus d'un mois après que le principal accusé, Ali Riza Polat, qui encourt la perpétuité pour "complicité" de crimes terroristes, a été testé positif au Covid-19 puis victime de complications médicales.

L'actualité est également venue percuter les débats, avec l'attentat commis près des anciens locaux de Charlie Hebdo, puis la décapitation du professeur d'histoire-géographie Samuel Paty, qui avait montré à ses élèves les caricatures de Mahomet publiées par l'hebdomadaire satirique.