S'il doit de nouveau être expulsé, Aurel Vasile a une liste d'objets à sauver en priorité: le poêle à bois de sa fabrication et les bâches qui abritent sa famille.

A 29 ans, ce père de famille survit avec une vingtaine d'autres Roms roumains dans un campement de fortune enfoncé dans les bois de Champs-sur-Marne (Seine-et-Marne).

Dans cet espace boueux se dressent une poignée de cabanes en toile bleue. Leurs habitants coupent les arbres pour se chauffer grâce à des poêles artisanaux et s'éclairent avec quatre petits générateurs à essence.

Avant septembre, les Vasile campaient "près du stade", à moins d'un kilomètre de là. Encore avant, ils ont occupé un autre recoin de cette forêt. Ils ont aussi vécu près de Massy (Essonne), à Bonneuil (Val-de-Marne), à Paris, à Orly (Val-de-Marne)...

Combien de fois ont-ils été expulsés depuis leur arrivée en France, il y a quatre ans ?

"Pff, beaucoup !", répond Aurel en levant les yeux au ciel. Dans sa cahute improvisée, où un petit sapin de Noël est la seule fioriture, personne n'a fait le compte.

"Cette famille, rien qu'en un an et demi, je l'ai vue sur cinq sites, tous près de Champs-sur-Marne", précise François Loret, du Collectif de soutien des Roms du Val Maubuée. "En moyenne, ils tiennent trois, quatre mois".

La plupart du temps, ils ont réussi à partir avant l'arrivée des forces de l'ordre et à sauver leurs maigres possessions. D'autres fois, la police a tout cassé. "Une fois, j'ai dormi deux semaines par terre avant de pouvoir récupérer un lit", raconte Dorina, la soeur aînée d'Aurel, qui fait figure de matriarche.

Des liens sur le territoire

Aujourd'hui, cette femme de 37 ans, belle malgré une mauvaise santé, garde toujours un sac prêt pour un départ en urgence. "J'irai juste à côté, je sais pas où, mais pas loin".

En dépit de leur vie précaire, les habitants des bois de Champs-sur-Marne ont tissé des liens sur ce territoire. Ils savent quel boulanger leur donnera les pains invendus, quel commerçant leur fournira de l'eau, où sont les permanences du Secours catholique pour les colis-repas, etc.

"Nous aussi, on a appris à les connaître, leurs parcours, leurs problèmes, on les aide avec les démarches. Mais chaque fois qu'il y a expulsion, ça remet tout en cause", se désole François Loret.

Premières victimes: les enfants en cas de scolarisation. Le suivi médical (vaccinations, traitement chronique...) pâtit aussi des déplacements répétés, tout comme les efforts d'insertion professionnelle.

A Orly, Aurel Vasile faisait "du balai dans une boulangerie" et gagnait "20 à 30 euros en une seule journée". Une fortune comparée aux 4-5 euros que rapporte la manche. Il en garde un souvenir ému: "C'était bien, là-bas, pour le travail".

Mais quand la police a évacué son campement, où vivait près de 150 Roms, il n'a pas pu rester dans les environs faute de terrain disponible. Depuis, il évite les gros rassemblements. "Quand c'est petit, la police nous laisse plus tranquille", a-t-il noté.

Malgré ces difficultés, la famille n'a aucunement l'intention de rentrer en Roumanie. "Ici, au moins, j'ai l'aide médicale et on trouve pleins de choses dans les poubelles", souligne Dorina, qui doit se faire opérer prochainement d'une énorme hernie à l'abdomen. "Je ne vais pas partir pour mourir là-bas."