"#Iwas 6 environ. C'était mon cousin. Il en avait 14": parti des États-Unis sur Twitter, le mouvement #Iwas de dénonciation des violences sexuelles a pris une ampleur particulière en Corse, terre d'"omerta", même s'il a pour l'instant débouché sur peu de plaintes.

"#Iwas ça s’est passé de 4 à 8-10 ans. C’était mon propre père et uniquement par sodomie. Il me disait que c’était normal, que tous les papas faisaient ça à leurs filles", écrit ainsi le 7 juin, jour de la fête des mères, Stella Pasquini sur Twitter. Son père incestueux a été condamné à 10 ans de prison en septembre 2019.

"#Iwas 6 environ. C'était mon cousin. Il en avait 14. Je me suis réveillée la nuit. Il ne dormait pas. Et m'a demandé de l'aider à finir ce qu'il était en train de faire", écrivait deux jours plus tôt Culomba Sicurani, une des premières en Corse à s'emparer de ce mouvement.

Aujourd'hui installée à Dublin, Culomba Sicurani, 25 ans, explique à l'AFP la difficulté à raconter ces drames: "En Corse, c'est petit, on se connaît tous. On n'ose pas parler parce que le violeur, c'est l'ami, le cousin".

"#Iwas est un électrochoc, personne ne s'y attendait", dit-elle, précisant toutefois ne pas vouloir porter plainte.

"Dans l'île, le silence vient de la honte et de la peur de représailles. On n'informe pas ses parents de peur que son père aille tuer l'auteur", explique à l'AFP Laetitia Maroccu, présidente de l'association Done et Surelle, et en charge à Ajaccio de la délégation égalité femmes hommes.

- "Omerta" -

"L'omerta n'est pas un mythe dans l'île" sur ces questions de violences sexuelles "commises dans la majorité des cas par des proches", confirme à l'AFP un policier longtemps familier de ces dossiers. Sans procès, "les victimes ne sont pas reconnues comme telles".

Mais depuis le début juin, les témoignages affluent sur la page #IwasCorsica, déclinaison insulaire de #Iwas né aux Etats-Unis le 1er juin. De filles, bien sûr, mais aussi de garçons: inceste, viol, agression sexuelle, attouchements.

Et en Corse, le mouvement a aussi été décliné sous forme de manifestations, dans les rues de Bastia le 21 juin et celles d'Ajaccio le 5 juillet et obtenu le soutien notamment des maires d'Ajaccio, Bastia et Bonifacio, ou Marlène Schiappa, ex-secrétaire d'Etat à l'Égalité femmes-hommes.

"Victimes on vous croit, violeurs on vous voit", "Non c'est non", "Police, justice, classement sans suite, vous êtes complices", les messages sont forts. Pour se donner du courage, les centaines de manifestants, essentiellement des jeunes femmes parfois mineures, applaudissent et entonnent en rythme "Nous sommes fortes, nous sommes fières, et féministes et radicales et en colère!"

Puis percent dans le cortège des cris de douleur: "J'avais 9 ans et c'était mon père", "J'avais 16 ans", "Elle avait 3 ans". Des révélations ponctuées de sanglots que la solidarité féminine sèche. Parfois la rage l'emporte et des slogans comme "Tout le monde déteste la police", "La justice est une pute" ou "Mort aux porcs" fusent.

Le préfet, qui a reçu une délégation, "nous a donné son mail et son numéro de portable pour qu'on lui transmette les plaintes qui posent problème", ont précisé à l'AFP Laetitia Maroccu et Anaïs Mattei, l'une des organisatrices des manifestations, regrettant de trop nombreux classements sans suite.

- Plaintes -

Anaïs Mattei, 22 ans, assurait avoir réuni "les témoignages de 15 personnes prêtes à porter plainte" qui devaient se rendre ensemble mardi au commissariat de Bastia.

Contactée par l'AFP mardi soir, la procureure de la République de Bastia Caroline Tharot a indiqué qu'un "document d'une quinzaine de pages intitulé +#Iwas témoignages+" et comprenant "14 témoignages" avaient été déposés au commissariat de Bastia par deux jeunes filles du mouvement #Iwas mais qu'il ne s'agissait pas de plaintes.

Il faut que chacune vienne révéler sur procès verbal auprès des services de police ou de gendarmerie les faits dénoncés en précisant leur domiciliation, la date des faits et le lieu de commission des faits, "de manière à pouvoir ouvrir une enquête", a ajouté Mme Tharot, précisant qu'elles pouvaient choisir ou non de déposer plainte.

La magistrate a précisé qu'à partir du témoignage 10, un chapeau indiquait "classé sans suite ou en cours" et que deux témoignages relataient des faits qui se seraient passés à Aix-en-Provence et Marseille.

Pour l'heure, une seule "plainte pour un viol qui aurait été commis l'été dernier en Haute-Corse" a été enregistrée, a rappelé la procureure.

La plaignante, une jeune femme qui comptait parmi les créatrices d'un groupe privé sur Twitter où des noms d'agresseurs potentiels ont été partagés, avait déjà précédemment déposé plainte pour un autre viol, "une plainte classée sans suite en 2018 et un classement qu'elle n'avait pas contesté", a précisé Mme Tharot.

Une autre animatrice du groupe, entendue par les gendarmes de Borgo (Haute-Corse), "a indiqué avoir été violée à Aix-en-Provence il y a 2 ans et n'a pas souhaité déposer plainte", a ajouté la magistrate, invitant "l'ensemble des jeunes filles à aller révéler à l'autorité judiciaire les faits dont elles se disent victimes pour que des enquêtes soient ouvertes".

Si les plaintes des victimes restent rares, "48 plaintes en diffamation ont été déposées en Haute-Corse suite à la publication de dizaines de noms de potentiels agresseurs sexuels ou violeurs", partagés par messages privés sur les réseaux sociaux, a précisé la procureure. Une 49e a aussi été déposée en Corse-du-Sud.