Les manifestants irakiens se divisent entre ceux désirant donner une chance au Premier ministre désigné Mohammed Allawi, comme le réclame le versatile leader chiite Moqtada Sadr, et ceux qui y sont opposés, fracturant une révolte vieille de plus de quatre mois.

Lundi, deux camps se regardent en chiens de faïences sur les places de Bagdad et du sud de l'Irak: d'un côté, les sadristes sous des tentes qui restent dans la rue à l'appel de leur influent leader, de l'autre les manifestants antipouvoir, majoritairement jeunes, qui n'en démordent pas et refusent tout politicien ayant de près ou de loin servi un système qu'ils rejettent en bloc.

Samedi déjà, des dizaines de sadristes avaient pris d'assaut le "restaurant turc", immense immeuble surplombant l'emblématique place Tahrir de Bagdad, véritable "tour de contrôle de la révolution" occupée durant des mois par les manifestants.

Ils en avaient chassé les jeunes installés depuis octobre et enlevé toutes les banderoles énumérant les revendications et conspuant les politiciens.

Dès dimanche soir, redoutant probablement des violences, les manifestants qui rejettent la désignation de M. Allawi ont resserré leur campement sur Tahrir de Bagdad, ont indiqué des militants.

Ils ont regroupé les tentes les plus éloignées de l'épicentre de la contestation, déjà émaillée par plus de 480 morts, quasiment tous des manifestants.

- "Je m'inquiète d'un affrontement" -

Le mouvement "est divisé en deux, et il y a beaucoup de monde des deux côtés, je m'inquiète d'un affrontement" entre les deux camps, affirme ainsi à l'AFP lundi un manifestant sur Tahrir.

M. Allawi a été nommé samedi par le président Barham Saleh, deux mois après la démission d'Adel Abdel Mahdi, poussé vers la sortie par le grand ayatollah Ali Sistani, figure tutélaire de la politique dans le pays.

Sa nomination est rejetée par les manifestants qui veulent mettre à bas l'ensemble du système politique et jugent ce politicien de 65 ans "trop proche de l'élite dirigeante" malgré ses promesses de répondre aux demandes clés de la contestation.

Versatile comme à l'habitude, Moqtada Sadr lui a apporté son soutien --et celui de sa base populaire de plusieurs millions d'Irakiens--, fracturant la révolte populaire lancée début octobre.

Mais il a ensuite nuancé son soutien en appelant ses fidèles à rester dans la rue, ajoutant à la tension.

Et lundi, les sadristes --identifiables à leurs casquettes bleues-- se sont déployés autour des écoles et des administrations à Kout et al-Hilla (sud) pour s'assurer qu'elles rouvriraient après des semaines de fermetures imposées par un mouvement de désobéissance civile, ont rapporté des journalistes de l'AFP.

A Nassiriya, là où la désobéissance civile a été l'une des plus fortes, une figure de la contestation, Alaa al-Rikaby, a proposé de couper l'herbe sous les pieds des sadristes.

"Prenons l'initiative, rouvrons les écoles et les administrations dès demain pour ne laisser cette opportunité à personne d'autre", a-t-il lancé dans une vidéo postée sur Twitter.

Ce pharmacien de formation a toutefois aussitôt ajouté, renvoyant dos-à-dos sadristes et autorités: M. Allawi n'est "pas le choix du peuple".

A Bassora, la grande ville du sud côtier, les étudiants ont déplacé leurs tentes pendant la nuit, s'éloignant de celles occupées par les sadristes, a constaté un journaliste de l'AFP.

"Si les sadristes s'approchent, ne les approchez pas, ne créez pas de problème", crachotait un haut-parleur.

M. Allawi, qui a été ministre des Télécommunications de 2006 à 2007 puis de 2010 à 2012, a un peu moins d'un mois pour former son gouvernement qui devra obtenir la confiance du Parlement.

Samedi soir, il a promis un gouvernement représentatif et des élections anticipées. Il a également assuré que justice serait rendue dans la mort des manifestants.

Et dans la nuit de dimanche à lundi, il a appelé les manifestants à "éteindre les étincelles de la crise".

"Sinon, nous perdrons toutes les avancées énormes déjà réalisées et entraînerons notre pays dans l'abîme".