Dans le port nord-irlandais de Larne, de sinistres graffitis ciblant le personnel chargé des contrôles douaniers post-Brexit ont été effacés des murs. Mais le ressentiment des unionistes, favorables au maintien au sein du Royaume-Uni, reste bien présent.

A l'origine de la colère: la province est restée dans le marché unique européen, contrairement au reste du territoire britannique, pour éviter le rétablissement d'une frontière avec la République d'Irlande, membre de l'Union européenne. Cela nécessite des contrôles douaniers et sanitaires dans les échanges avec l'île de Grande-Bretagne, créant une frontière de facto au sein du Royaume-Uni.

"De plus en plus de gens s'indignent, je vois bien que le problème s'aggrave", prévient le député unioniste Roy Beggs, interrogé par l'AFP. "Cela ne va tout simplement pas être accepté".

Cette semaine, l'UE et le gouvernement régional ont demandé au personnel des ports de Belfast et de Larne chargé de ces contrôles de les suspendre et de se retirer, après l'apparition de graffitis menaçants: "Tout le personnel frontalier constitue une cible".

La question de l'Irlande du Nord et de ses frontières reste délicate: elle a été pendant trois décennies le théâtre des "Troubles", sanglant conflit qui opposait républicains catholiques, partisans de la réunification avec l'Irlande, et unionistes protestants, défenseurs du maintien dans la Couronne britannique. Quelque 3.500 personnes y ont perdu la vie, avant qu'un accord de paix soit signé en 1998.

Les 500 kilomètres de frontière qui séparent le territoire britannique de la République ayant été une zone sensible, les contrôles y sont interdits.

A la suite du Brexit, il a donc été décidé, à l'issue de difficiles négociations, de réaliser ces contrôles dans les ports et aéroports de l'Irlande du Nord, restée dans le marché européen. Le dispositif est entré en vigueur au début de l'année.

-Frontière "imposée" -

Jusqu'à présent, le régime spécial pour l'Irlande du Nord a surtout affecté les entreprises et supermarchés de la province, provoquant des pénuries ponctuelles et quelques retards de livraison, et compliqué les achats par internet. Mais dans les enclaves unionistes, l'émotion est forte.

"Pas de frontière en dur en mer d'Irlande", clame un graffiti peint dans la ville de Carrickfergus, à 10 kilomètres de Larne. "Carrick la loyaliste dit non à la frontière maritime", proclame un autre slogan sur une route fréquentée.

Si le député Roy Beggs condamne fermement les menaces envers le personnel portuaire, il explique cependant comprendre la colère de certains unionistes face au changement fondamental survenu le 1er janvier.

"On nous a imposé une frontière en mer d'Irlande, changeant ainsi la position constitutionnelle (de la province) au sein du Royaume-Uni", affirme-t-il.

L'Union européenne a encore renforcé la colère des unionistes la semaine dernière: elle a menacé d'invoquer un article de l'accord adopté dans le cadre du Brexit pour revenir sur certains aspects des dispositions spécifiques à l'Irlande du Nord.

Cette initiative, censée mieux contrôler les exportations de vaccins contre le Covid vers le territoire britannique, a déclenché la colère de Londres mais aussi de Dublin et Belfast. Bruxelles a rapidement fait marche arrière après ce faux-pas diplomatique.

Mais chez les unionistes, la brève crise a sapé l'argument de l'Europe selon lequel le régime spécial nord-irlandais est essentiel. "J'ai le sentiment que l'UE joue avec l'Irlande du Nord", confie Roy Beggs.

- "Réel danger" -

Lorsque le ferry écossais "European Highlander" accoste à Larne, la police nord-irlandaise patrouille aux alentours, pendant que les camions passent devant des postes de contrôle inactifs.

Le chef adjoint de la police, Mark McEwan, se dit "préoccupé par les signes de tension ces dernières semaine", mais affirme qu'il n'y a pour l'instant pas de preuve de "l'implication (de groupes) paramilitaires" unionistes violents, dont certains sont restés actifs depuis l'accord de paix de 1998.

Pour le député Roy Beggs, il faut toutefois rester prudent et prendre garde à ce que l'agitation "croissante" n'attise pas les braises d'un conflit qui couve depuis des décennies et ne cesse de diviser.

"Nous ne voulons pas que les extrémistes réussissent à s'implanter", assure-t-il. "Mais il y a un réel danger que cela se produise".