Confronté à la pire crise sociale de son mandat, le président équatorien Lenin Moreno, caméléon politique issu du socialisme, reçoit face à la colère populaire le soutien inattendu de la droite et des militaires.

Le "grand imposteur", c'est ainsi que le définit l'ex-président Rafael Correa (2007-2017), qui n'a toujours pas digéré la volte-face de celui qui fut son vice-président de 2007 à 2013.

Mais peut-être Lenin Moreno est-il tout simplement un pragmatique qui a su s'adapter aux réalités du pouvoir et surtout, à celles de l'économie.

"Quand il est arrivé au pouvoir, après Correa, il s'est rendu compte qu'il lui manquait deux choses qu'avait son prédécesseur: le capital politique (exprimé comme soutien populaire, ndlr), et la situation économique pour gérer le pays comme l'avait fait Correa", explique le politologue Santiago Basabe, de la Faculté latinoaméricaine de sciences sociales (Flacso).

Ce qui est sûr, c'est qu'aucun président avant lui n'avait osé toucher aux subventions au carburant - sujet tabou dans le pays - et assumer ensuite les conséquences : le voici désormais confronté à la plus grande mobilisation indigène en 12 ans.

Mercredi, ils ont été des dizaines de milliers à défiler dans les rues de Quito pour dénoncer le bond de jusqu'à 123% des tarifs du diesel et de l'essence. En une semaine, les manifestations ont fait au moins 122 blessés, selon la Croix Rouge, le gouvernement évoquant un décès et 766 arrestations.

- "Laisser le président continuer" -

En Equateur, les indigènes sont associés aux changements abrupts de gouvernements. Entre 1997 et 2005, trois présidents ont chuté après leurs manifestations.

Mais, si Lenin Moreno a décidé de transférer le siège du gouvernement à Guayaquil, capitale économique du pays, il reste ferme.

Et s'il résiste, c'est justement grâce au soutien des milieux d'affaires et de droite, qui ont comme bastion Guayaquil, où a eu lieu mercredi une grande manifestation en soutien au président.

Ils semblent en effet apprécier l'accord qu'il a noué avec le FMI, dont le prêt de 4,2 milliards de dollars devrait permettre d'alléger le déficit et le manque de liquidité dans cette économie dollarisée.

Un grand changement après "l'absence de politique économique sous le gouvernement de Rafael Correa, qui n'a fait que profiter des prix élevés du pétrole", souligne Simon Pachano, politologue de la Flacso.

Même si cela implique des mesures d'austérité dont la fin des subventions au carburant.

"Les mesures sont dures, mais cela aurait dû être fait par le (précédent) gouvernement de Rafael Correa, qui ne l'a pas fait. Maintenant il faut laisser le président continuer", déclarait ainsi mercredi un manifestant à Guayaquil, Geovanni Molina, retraité de 68 ans.

"Le prix de l'essence n'a pas augmenté et nous avons besoin que l'économie du pays aille de l'avant", renchérissait Patricia Castillo, une commerçante de 60 ans.

- Grand virage international -

Autre soutien inespéré : celui des militaires.

"Ils sont fermes derrière lui", observe Santiago Basabe.

"Le président a un grand avantage avec les militaires, car son ministre de la Défense (Oswaldo Jarrin) est un militaire en retraite qui a été très proche des trois corps d'armée et c'est une référence pour eux", précise-t-il.

Un chef d'Etat socialiste appuyé par la droite et l'armée? Quand il était vice-président, cet homme qui se revendique clairement de gauche avait mis l'accent sur les programmes sociaux, notamment en faveur des handicapés.

Lui-même se déplace en fauteuil roulant après avoir été blessé par balle lors d'une agression en 1998.

Homme serein et souriant, plus ouvert au dialogue que Correa, il n'a toutefois pas hésité, une fois devenu président, à faire prendre un grand virage international à son pays, en mettant fin à ses liens avec Caracas et La Havane tout en se rapprochant des Etats-Unis.

Une prise de distance qui, selon les analystes, lui vaut actuellement le soutien de secteurs inattendus de la société... sans oublier l'appui d'une grande partie des médias équatoriens.