Le juge libanais chargé de l'enquête sur l'explosion dévastatrice au port de Beyrouth a inculpé jeudi le Premier ministre démissionnaire Hassan Diab et trois ex-ministres de négligence, premières inculpations d'hommes politiques annoncées quatre mois après le drame.

Selon une source judiciaire, M. Diab ainsi que les ex-ministres Ali Hassan Khalil (Finances), Ghazi Zaayter et Youssef Fenianos, qui avaient tous deux dirigé le ministère des Travaux publics et des Transports, ont été inculpés de "négligence et d'avoir causé des décès".

Le juge Fadi Sawan commencera à interroger M. Diab lundi et les ex-ministres les jours suivants, a précisé à l'AFP cette source judiciaire qui a requis l'anonymat.

C'est la première fois qu'un Premier ministre en exercice est inculpé dans le cadre de ses fonctions au Liban.

Le bureau de M. Diab a immédiatement réagi, affirmant que ce dernier avait "la conscience tranquille". "Il est sûr d'avoir les mains propres et d'avoir géré le dossier (...) de manière responsable et transparente. Ce ciblage surprenant va au-delà de la personne et attaque le poste (de Premier ministre) en tant que tel."

Il a accusé le juge Sawan d'avoir "violé la Constitution et contourné le Parlement", ajoutant que M. Diab avait "fourni toutes les informations dont il disposait concernant ce dossier".

Le 4 août, une déflagration au port de Beyrouth, déclenchée par un incendie dans un entrepôt abritant depuis des années des tonnes de nitrate d'ammonium sans précaution, a fait plus de 200 morts et 6.500 blessés. Elle a détruit le port et des quartiers de la capitale.

M. Diab a démissionné quelques jours après le drame, sous la pression de la rue, mais il continue aujourd'hui de gérer les affaires courantes en attendant la formation d'un nouveau gouvernement par Saad Hariri.

- "Atermoiement" -

Quelques heures après l'explosion, Hassan Diab lui-même avait dénoncé les conditions de stockage de la cargaison de nitrate d'ammonium. "Il est inadmissible qu'une cargaison de nitrate d'ammonium soit présente depuis six ans dans un entrepôt, sans mesures de précaution", avait-il dit.

La décision du juge Fadi Sawan a été prise après que l'enquête "a confirmé que (les accusés) avaient reçu plusieurs rapports écrits les mettant en garde contre tout atermoiement pour se débarrasser du nitrate d'ammonium", a précisé la source judiciaire.

"Ils n'ont pas pris les mesures nécessaires pour éviter l'explosion dévastatrice et les dégâts énormes", a-t-elle ajouté.

Les autorités libanaises avaient affirmé après l'explosion que 25 personnes, notamment des responsables du port et des douanes, avaient été arrêtées dans le cadre de l'enquête mais elles n'avaient publié aucune conclusion sur les responsabilités.

Le drame du port est venu aggraver la crise politique, économique et sociale dans laquelle le Liban est englué depuis plus d'un an. Outre une dépréciation historique de sa monnaie et une hyperinflation, le pays est sans gouvernement depuis plus de trois mois.

- Corruption -

Dans ce drame, une grande partie de l'opinion publique a pointé du doigt les dirigeants et les hommes politiques, quasi-inchangés depuis des décennies et accusés de corruption et d'incompétence.

Les autorités ont rejeté une enquête internationale malgré les appels en ce sens mais des experts français et du FBI américain ont participé à l'enquête préliminaire.

De hauts responsables avaient été prévenus du danger que représentait la présence du nitrate d'ammonium mais ils n'ont pris aucune mesure.

Le 4 décembre, le Hezbollah libanais, puissant mouvement armé et poids lourd de la politique libanaise, a annoncé qu'il engageait des poursuites judiciaires à l'encontre d'un ex-député et d'un parti politique qui l'ont accusé d'être responsable de l'explosion.

En septembre, les Etats-Unis avaient imposé des sanctions contre deux des ministres inculpés, Ali Hassan Khalil et Youssef Fenianos, accusés de "corruption".

Le juge Sawan avait demandé le mois dernier au Parlement d'enquêter sur plusieurs ministres et anciens ministres, dont MM. Khalil, Fenianos et Zaayter, soupçonnés d'avoir manqué à leur devoir.

Selon la source judiciaire, le Parlement n'a pas répondu à sa requête, ce qui a entraîné l'inculpation annoncée jeudi.