Très en vogue, les expositions immersives comme celle qui s'ouvre à l'Atelier des lumières, "Monet, Renoir... Chagall", sont séduisantes et accessibles, y compris aux publics étrangers à l'art. Mais sont-elles encore de l'art, et donnent-elles envie d'aller dans les musées?

A l'instar des mappings vidéo qui se multiplient sur les façades des cathédrales et des mairies, les expositions en 3D puisent leur succès dans les désirs d'évasion, d'impressions fortes et de divertissement.

Près de 1,4 million de visiteurs en 2019 ont ainsi plongé dans l'Atelier des lumières en 2019.

Ces spectacles passifs et intenses, accompagnés d'un bruitage spectaculaire, appréciés des tout petits, où les images s'agrandissent et se mélangent rapidement, sont apparentés par certains de l'ancienne école comme autant de blasphèmes trahissant l'oeuvre d'art.

Pour eux, un tableau ne se découvre que dans une démarche solitaire, de contemplation, quasi spirituelle.

Mais Bruno Monnier, PDG de Culturespaces, qui gère ces expositions mais aussi des expositions classiques, comme au Musée Jacquemart-André ou au Musée Maillol, rétorque qu'il n'y a pas de contradiction.

"Nous n’avons pas vocation à remplacer les musées mais proposons une expérience complémentaire qui conduit à la visite des musées", plaide-t-il.

Pour Ségolène Le Men, professeur émérite spécialiste de l'histoire des arts et des représentations, "une telle démarche pourrait devenir une sorte de marchepied vers le musée".

Mais il faut "que les visiteurs soient initiés à la différence entre ces transpositions spectaculaires, et les oeuvres dans leur matérialité et leur taille".

- "Expérience lumineuse, émotive" -

Pour le directeur du Journal des arts, Jean-Christophe Castelain, "mieux vaut qu’un gamin de banlieue défavorisée ou un ouvrier du bâtiment découvre un Van Gogh dans une ambiance son et lumière que de ne jamais connaître la peinture de maître".

Bruno Monnier vante une expérience des "sens", "collective" où les visiteurs sont libres de déambuler, s’asseoir, toucher… En mêlant musique et plaisir esthétique, elles permettent d’adopter un angle nouveau", argumente-t-il.

En relevant que les impressionnistes sont le choix privilégié de ces expositions, Ségolène Le Men estime qu'il s'agit d'"expériences" et non d'un apprentissage: "loin de proposer une exposition, qui suppose un parcours au milieu des originaux, mobilise l'intelligence du regard, une exposition immersive offre une expérience lumineuse, émotive".

"Elle est fondée sur l'animation, le fondu-enchaîné, les effets, parfois psychédéliques, de couleur-lumière, le glissement kaléidoscopique des formes et motifs. Il s'agit d'un spectacle commercial à succès, à beaucoup d'égards kitsch dans sa démarche de remake d'icônes picturales", fait valoir Ségolène Le Men.

Chagall aurait-il été heureux d'être associé à dix autres peintres dans un fondu-enchaîné? Le président de Culturespaces récuse cette objection: "Nous avons toujours le souci du respect de l’œuvre de l’artiste" et "sommes à l’écoute des voix des ayants-droits".

En outre, fait-il valoir, une application mobile gratuite et un espace ("la citerne") permettant de montrer les œuvres dans leur intégralité, sont à la disposition des visiteurs à l'Atelier des lumières.

Des technologies en 3D sont déjà couramment utilisées par les musées, mais surtout dans un but d'approfondissement.

Au Louvre, à l'exposition Léonard de Vinci, un petit film d'immersion permettait, casque aux oreilles, de saisir mieux la Joconde en pénétrant dans sa vie.

Paris-Musées, qui regroupe 14 musées parisiens, utilise l'ultra-haute définition du gigapixel au "service du propos scientifique d'un conservateur pour faire découvrir des oeuvres de manière complètement différente", plaide Philippe Rivière, chef du service numérique.

"On peut zoomer sur un détail de Canaletto et découvrir un chat derrière un pont, analyser la légèreté d'une touche de Monet", mais cette possibilité offerte pour quelque 120 oeuvres sur le portail de Paris-Musées est une "visite" et non "une expérience d'entertainment".

Le succès des expos immersives est dans la continuité de l'histoire: "il revisite, dans l'ère de la reproductibilité généralisée, l'expérience des grands spectacles populaires fondés sur les effets de l'optique de la fin du XIXe siècle, qui faisaient courir les foules vers les panoramas, les dioramas, les cycloramas, après ceux de la lanterne magique", rappelle Ségolène Le Men.