Après le baptême du feu au Parlement, l'agenda social: Jean Castex a commencé à recevoir jeudi les partenaires sociaux à Matignon, avec en toile de fond l'explosif dossier des retraites que le patron de la CFDT Laurent Berger a d'ores et déjà repoussé à plus tard.

Des premières heures de la matinée jusqu'aux dernières lueurs du jour jeudi, avant une reprise vendredi après-midi, c'est le grand défilé des syndicats et du patronat à Matignon, pour prendre le pouls des intentions du nouveau Premier ministre.

Ouvrant le bal, le secrétaire général de la CFDT Laurent Berger s'est félicité d'une prise de contacts "très franche, très ouverte sur la question de la méthode".

"Changement d'hommes, changement de style", a ajouté M. Berger qui avait été l'interlocuteur clé du précédent locataire des lieux, Edouard Philippe, lors de la réforme des retraites dont les soubresauts avaient rythmé l'hiver dernier, avant d'être suspendue par l'épidémie de coronavirus.

Cependant, M. Berger a répété jeudi matin que ce dossier n'était "pas le sujet de l'été et de l'automne". "On a clairement dit au Premier ministre que la question des retraites ne devait pas venir polluer la question de la relance", a-t-il martelé, en soulignant que "la priorité aujourd'hui, c'est l'emploi".

M. Castex, lui, avait déjà fait part de sa détermination à régler ce dossier "à court terme", à rebours des partenaires sociaux, y compris le Medef dont le patron Geoffroy Roux de Bézieux a souligné jeudi que le "plan de relance, c'est le plus urgent". "Discutons à la rentrée, mais avec des chiffres" à jour concernant le déficit du système actuel, a insisté M. Roux de Bézieux.

"Refuser de parler des retraites lorsque l'équilibre des comptes, et donc la sauvegarde du système actuel se trouve compromise, serait irresponsable", a plaidé le Premier ministre mercredi devant le Sénat.

"Je vais rouvrir le dialogue, toutes les organisations syndicales viendront discuter avec moi (...) et nous nous mettrons d'accord sur une méthode et un calendrier", a ajouté le chef du gouvernement lors de la séance des questions d'actualité.

"L'objectif c'est évidemment pas de tendre les choses", a commenté jeudi matin le porte-parole du gouvernement Gabriel Attal, en faisant valoir que "Laurent Berger soutenait le principe de la réforme", notamment son "caractère universel".

- "Provocation" -

M. Castex a aussi dessiné sa méthode: la réforme du système, et donc des régimes spéciaux, sera séparée "des dispositions qu'il y a lieu de prendre pour sauvegarder le système actuel", d'ordre financier. D'après une estimation provisoire du Conseil d'orientation des retraites (COR), le déficit du système de retraites devrait approcher cette année le niveau record de 30 milliards d'euros, très loin des 4 milliards attendus avant la crise.

"Ressortir le dossier de la réforme universelle (...) franchement c'est de la provocation", a tempêté en retour le patron de la CFE-CGC François Hommeril. "Une faute politique", a même estimé le patron des sénateurs PS Patrick Kanner.

"Ce n'est vraiment pas le moment de rouvrir un tel dossier", a abondé Yves Veyrier (FO), tout en appréciant le "signal" envoyé par la réception immédiate des syndicats.

Outre les retraites, d'autres imposants chantiers sont en jachère, comme la réforme de l'assurance chômage dont le deuxième volet devait entrer en vigueur au 1er septembre. M. Castex a redit sa volonté jeudi matin de la décaler, alors que les syndicats en réclament l'abandon.

Le nouveau Premier ministre arrive en tout cas précédé d'une réputation flatteuse de "super négociateur", comme le dépeint un ancien collaborateur du cabinet de Xavier Bertrand, que M. Castex a dirigé à la Santé (2006-2007) puis au Travail (2007-2008).

Celui qui fut aussi conseiller social de Nicolas Sarkozy à l'Elysée a d'ailleurs insisté sur ce point, comme pour se démarquer de son prédécesseur, en assurant qu'"écoute" et "recherche de compromis" sont "une absolue nécessité" et "des gages indispensables de l’efficacité publique".

"Le dialogue et la concertation, on en entendait déjà parler avant et ça n'a pas eu lieu", a rétorqué mercredi soir, circonspect, le leader de la CGT Philippe Martinez.