Défié par Pyongyang qui a tiré deux missiles balistiques et n'a jamais stoppé son programme d'armes nucléaires, le président américain Joe Biden va devoir trancher sa stratégie face à la Corée du Nord: davantage de pression ou une nouvelle ouverture diplomatique?

- Quelle riposte aux tirs de jeudi? -

Les Etats-Unis avaient pris soin de minimiser les missiles de croisière tirés dimanche, soulignant qu'ils n'étaient pas interdits par les résolutions du Conseil de sécurité de l'ONU et qu'ils se situaient "tout en bas" du "spectre" des "provocations" nord-coréennes.

Il en va autrement des essais de jeudi: il s'agit cette fois de deux missiles balistiques de courte portée, passibles de sanctions selon les résolutions onusiennes.

"On monte lentement sur l'échelle des provocations", estime Frank Aum, ex-conseiller du Pentagone aujourd'hui expert au cercle de réflexion United States Intitute for Peace. "C'est vraiment un test pour l'administration Biden de voir comment répondre", "car dans le passé il n'y a rien eu d'autres que des déclarations" face à des tirs similaires, dit-il à l'AFP.

Pour l'instant, la réaction s'est limitée à un communiqué du commandement indo-pacifique de l'armée américaine soulignant la "menace que le programme nord-coréen d'armes illicites fait peser sur ses voisins et la communauté internationale".

Pour Markus Garlauskas, de l'institut Atlantic Council, si une telle "escalade significative" ne suscite pas de représailles, "cela suscitera probablement des tirs de missiles plus gros et sophistiqués, capables notamment de transporter plusieurs ogives nucléaires".

Mais d'autres, comme Jenny Town, du Stimson Center, écartent l'idée d'une riposte musclée, jugeant qu'il s'agit de tirs "assez routiniers", surtout autour des manœuvres militaires conjointes entre les Etats-Unis et la Corée du Sud comme il vient d'y en avoir. "Si la Corée du Nord voulait vraiment défier l'administration américaine, elle aurait fait quelque chose de plus gros", explique-t-elle à l'AFP, sans exclure que cela puisse arriver prochainement.

- Une stratégie bilatérale, mais plus traditionnelle -

Au-delà de la réponse immédiate, le gouvernement de Joe Biden met au point sa stratégie face à la Corée du Nord, après la tentative de diplomatie directe de son prédécesseur Donald Trump avec le dirigeant nord-coréen Kim Jong Un, qui n'a permis aucune avancée sur la dénucléarisation du pays reclus.

Un retour aux pourparlers à six des années 2000, incluant aussi la Corée du Sud, la Russie, la Chine et le Japon, est peu probable. Le nouveau président américain va probablement tenter de relancer un dialogue bilatéral, bien qu'en étroite coordination avec Séoul et Tokyo, et dans l'espoir d'obtenir un coup de pouce de Pékin.

Pas question pour autant de rejouer la diplomatie des sommets du milliardaire républicain.

"Ce gouvernement va vouloir revenir à un processus beaucoup plus traditionnel, normal, avec des négociations au niveau des experts", affirme Jenny Town. Problème: Kim Jong Un, en première ligne face à Donald Trump, ne semble pas prêt à déléguer son pouvoir de négociation à des subalternes.

Pour cette experte, "l'administration Biden doit faire preuve de créativité pour impliquer Kim directement en dehors d'un sommet".

Washington assure avoir tenté d'entrer en contact avec Pyongyang par plusieurs canaux depuis mi-février. En vain.

- Pression, mais aussi ouverture? -

En attendant de dévoiler leur ligne, les diplomates américains ont mis l'accent sur la dénucléarisation. Un certain flottement règne encore sur la portée de cet objectif: certains responsables réclament le désarmement nucléaire de la Corée du Nord, quand d'autres ont parlé d'une dénucléarisation "de la péninsule coréenne", une formulation préférée par Pyongyang car elle comprend, à ses yeux, la fin du parapluie nucléaire américain protégeant le Sud.

Pour l'instant, le secrétaire d'Etat américain a aussi insisté, à plusieurs reprises, sur le fait que l'examen stratégique en cours portait notamment sur la possibilité d'"augmenter la pression".

"Le problème des gouvernements américains successifs, c'est qu'ils ont toujours eu tendance à choisir les options les plus conventionnelles" visant à "contraindre la Corée du Nord à négocier", constate Frank Aum. "Si c'est l'option choisie par l'administration Biden", "cela ne va pas faire avancer les choses", assure-t-il.

Comme de nombreux connaisseurs du dossier, cet expert plaide pour une approche plus novatrice et ouverte, où les Etats-Unis accepteraient de discuter "sans conditions préalables" et de lever une partie des sanctions internationales en échange de premières concessions nord-coréennes.

Jenny Town appelle aussi à préserver l'esprit de la déclaration Trump-Kim au sommet de Singapour de 2018, qui avait instauré "un ordre du jour plus large", incluant l'avènement de la paix sur la péninsule près de 70 ans après la fin de la guerre de Corée, et une normalisation des relations.