La procédure d'arrêt définitif du second réacteur de la centrale nucléaire de Fessenheim a débuté lundi à 16H30, avec quelques heures d'avance sur l'horaire annoncé, un crépuscule célébré comme une victoire par les antinucléaire mais vécu comme un crève-coeur par les salariés et les habitants.

L'opération, similaire à celle qui avait conduit à l'arrêt du premier réacteur le 22 février, devait commencer à 23H30 mais a finalement débuté sept heures plus tôt, a annoncé une porte-parole d'EDF à l'AFP, sans avancer de raison particulière.

La puissance de ce réacteur à eau pressurisée (la technologie qui équipe les 56 réacteurs restants du parc français) de 900 mégawatts va fléchir doucement jusqu'à atteindre 8% de sa capacité, normalement vers 23H30, la centrale étant alors définitivement déconnectée du réseau électrique.

Alors qu'en début de soirée, les salariés de la centrale restaient pour la plupart mutiques en franchissant le portail du site, Etienne a lancé un salut à la centrale à l'issue de sa journée de travail pour souhaiter "bon courage" à ses collègues qui vont avoir la mission de couper définitivement le réacteur.

"C'est un peu d'émotion forcément, mais on s'y prépare. Demain, on la reverra, mais autrement, avec une ambiance différente", a raconté celui qui a commencé à travailler il y a 20 ans à Fessenheim et évoque "un pincement au cœur".

Sur la clôture étaient toujours accrochées des banderoles de protestation contre la fermeture, clamant "Fessenheim la sacrifiée !" ou "La fermeture anticipée est une faute historique".

Des défenseurs de l'énergie nucléaire ont manifesté à Paris devant le siège de Greenpeace.

Installée en bordure du Rhin, près de l'Allemagne et de la Suisse, la plus vieille centrale de France livre ainsi ses derniers watts, point final après des années de remous, de débats et de reports de son arrêt.

- "Une étape, pas un aboutissement" -

"C'est enfin la fermeture de cette centrale qu'on attendait depuis si longtemps. Pour autant on a un peu le triomphe sobre parce que c'est une étape, il y a encore 56 autres réacteurs à fermer. Il faut continuer à se battre", a déclaré Charlotte Mijeon, porte-parole de Sortir du Nucléaire, lors d'une conférence de presse d'associations antinucléaire à bord d'un bateau naviguant sur le Rhin, à la frontière entre la France et l'Allemagne. Un lieu "symbole de l'amitié franco-allemande dans la lutte contre les centrales nucléaires", selon André Hatz, président de Stop Fessenheim.

Ayant décidé de ne pas se rendre à Fessenheim même, pour "ne pas faire de la provocation", une centaine de militants antinucléaire français et allemands se sont rejoints en fin d'après-midi sur un pont surplombant le Rhin, exactement à la frontière. Ils ont jeté dans le fleuve une bouée remplie de paillettes dorées, symbole de l'énergie nucléaire jetée à l'eau.

"Nous y sommes arrivés, le deuxième réacteur de Fessenheim ferme aujourd'hui, c'est l'aboutissement de 50 ans de lutte commune entre Français et Allemands pour protéger notre cadre de vie", a déclaré au porte voix Suzie Rousselot de Stop Fessenheim, sous les applaudissements.

Depuis dix ans, chaque lundi soir, Cilla, éducatrice retraitée de 73 ans et Gisela, 77 ans, manifestaient au centre de Vieux-Brisach, sur la rive allemande du Rhin, pour réclamer la fermeture de cette centrale, "la plus vieille en France" et "qui avait toujours des problèmes".

"Nous sommes heureuses qu'elle soit enfin éteinte", explique Cilla. Mais "le danger est encore là", souligne Gisela, les antinucléaire craignant les conditions de stockage du combustible prévu sur le site de Fessenheim pendant au moins trois ans.

Le démantèlement de la centrale s'annonce long : 15 ans sont prévus pour démonter les deux réacteurs, à commencer par l'évacuation du combustible hautement radioactif, qui s'achèvera au mieux en 2023.

Le démantèlement proprement dit, inédit en France à cette échelle, devrait débuter à l'horizon 2025 et durer au moins jusqu'en 2040.

- Trou d'air économique -

Victoire pour les antinucléaire français, allemands et suisses, cette fermeture suscite au contraire la colère des salariés de la centrale et de la plupart des 2.500 habitants de la commune.

Seuls soixante salariés EDF conduiront son démantèlement vers 2024. Fin 2017, ils étaient encore 750, ainsi que 300 prestataires.

Quant aux habitants de ce village autrefois modeste, ils ont vécu pendant des décennies grâce aux importantes retombées économiques et fiscales de cette installation et craignent un grand trou d'air économique : aucun projet n'est officiellement arrêté pour l'après-Fessenheim.

Fermer la centrale, alors qu'elle "est en bon état de marche et a passé tous les tests de sécurité", est "absurde et incompréhensible", regrette le maire Claude Brender.