Après être parvenus à museler l'opposition pro-démocratie à Hong Kong, le camp pro-Pékin s'attaque au monde de la culture, et aux œuvres d'arts susceptibles de ne pas correspondre aux canons patriotiques du régime chinois.

Erigé sur les bords de Victoria Harbour, le musée M+ ambitionne de rivaliser un jour avec les poids lourds de l'art contemporain que sont la Tate Modern de Londres ou le MoMA de New York.

Ce vaste espace de 60.000 mètres carrés n'a pas encore ouvert -il devrait le faire dans l'année - qu'il est déjà au coeur de controverses.

Plusieurs personnalités politiques -toutes pro-Pékin- viennent d'accuser le musée de violer la loi sur la sécurité nationale, un texte drastique imposé par la Chine l'été dernier pour étouffer une bonne fois pour toute l'opposition pro-démocratie.

Au cœur de cette plainte déposée mardi à la police, le contenu d'une exposition pour la presse qui incluait des œuvres du dissident chinois Ai Weiwei.

"Beaucoup des oeuvres alimentent la haine contre le pays", dénonçait ainsi la députée pro-Pékin Eunice Yung dans une question posée au Parlement à la cheffe de l'exécutif Carrie Lam.

"Le gouvernement censurera-t-il cette collection? Que compte faire le gouvernement pour empêcher cette provocation pleine de sentiments anti-chinois?"

- Autocensure -

Mme Lam, qui est nommée par le pouvoir chinois, a répliqué que Hong Kong respectait "la liberté de l'expression culturelle et artistique".

Mais elle a averti que les autorités restaient "totalement vigilantes" face à toute atteinte à la loi de sécurité nationale, ajoutant que la ligne rouge était "clairement identifiable" pour quiconque organise une exposition.

Une déclaration qui a jeté un froid sur les milieux artistiques, beaucoup redoutant que Hong Kong ne puisse plus être ce sas culturel entre le marché chinois et le reste du monde.

Beaucoup d'experts sont convaincus que l'autocensure s'aggravait déjà depuis plusieurs années dans l'ancienne colonie britannique.

Mais la formulation très floue de la loi sur la sécurité nationale et le zèle avec lequel le camp pro-Pékin demande son application ne font que renforcer les craintes pour l'avenir de la scène culturelle locale.

"Les gens sont un peu démotivés et inquiets", confie sous couvert de l'anonymat un expert du milieu de l'art qui travaille sur de grandes expositions dans des musées hongkongais.

La loi est censée viser quatre crimes, ceux de sécession, de subvertion, de terrorisme et de collusion avec les forces étrangères. Dans les faits, elle a déjà permis des poursuites contre les opinions politiques dissidentes.

"Il faudra désormais ajouter les œuvres d'art à la définition très large de ce qui peut saper la sécurité nationale", twittait récemment Peter Lewis, un animateur de la radio publique RTHK.

En récupérant l'ex-colonie britannique en 1997, Pékin avait pourtant promis que les libertés hongkongaise, qui n'ont aucun équivalent en Chine continentale, seraient préservées pendant 50 ans.

- "Le politiquement correct" -

La contestation de 2019 a semble-t-il été la goutte d'eau pour Pékin, qui a dans la foulée engagé une reprise en main musclée de son territoire, et proclamé que seuls les "patriotes" pouvaient le diriger.

Le M+ n'est pas l'unique cible culturelle.

Le Wen Wei Po et le Ta Kung Pao --deux journaux proches du Bureau de liaison, l'organe de Pékin à Hong Kong-- ont récemment publié des articles s'en prenant aux contenus artistiques "subversifs", au premier rang desquels les projets ayant trait au mouvement pro-démocratie.

Il y a quelques semaines, le Wen Wei Po a réussi à faire interdire la première projection en salle d'un documentaire pourtant primé sur les manifestations de 2019, expliquant qu'il "répandait la haine sur notre pays".

De son côté, le Ta Kung Pao a accusé le Conseil pour le développement des arts (ADC), un organe désigné par le gouvernement, d'être dirigé par des "personnalités anti-gouvernement" qui ont approuvé des "projets séditieux".

Le Conseil a répondu qu'il reverrait les projets auxquels des subventions ont été décidées pour s'assurer qu'aucune aide n'aille à des projets "risquant d'aller contre les lois de Hong Kong".

Le professeur de journalisme à la retraite To Yiu-ming a estimé que le Ta Kung Pao et le Wen Wei Po pouvaient être perçus comme de bons indicateurs de ce que sont les lignes rouges de Hong Kong en matière de culture à Hong Kong.

"Le gouvernement suivra ce que disent ces journaux", dit-il à l'AFP.

"Hong Kong suit un chemin qui mènera la ville à la situation où toutes les parties de la société, de la vie quotidienne aux actions politiques, se mesureront par leur degré de politiquement correct."

Dans un communiqué diffusé cette semaine, le M+ a dit espérer que ses expositions "stimuleront la discussion, la recherche, l'apprentissage, la connaissance et le plaisir".

"Nous respecterons les lois de Hong Kong tout en nous en tenant à la plus haute exigence en matière d'intégrité professionnelle."