La contestation en Irak a pris de l'ampleur jeudi, au troisième jour d'un mouvement pour l'emploi et anticorruption qui s'est étendu à de nouvelles villes du Sud, malgré les tirs à balle réelle des forces de l'ordre, le bilan grimpant à 19 morts.

Arrivés par camions et brandissant des drapeaux irakiens, des milliers de manifestants tentent toujours jeudi après-midi de braver les balles, dans le centre de Bagdad, a constaté un photographe de l'AFP.

Certains autres drapeaux portent les noms des imams chiites, d'après la même source, alors que les rues irakiennes se sont couvertes de ces étendards à trois semaines du plus important pèlerinage de l'islam chiite dans le sud irakien.

Face à eux, les policiers antiémeute et des militaires --qui forment des chaînes humaines aux abords des ministères, notamment du Pétrole-- s'efforcent de les repousser, comme c'est le cas depuis mardi à Bagdad et dans plusieurs villes du Sud, à grands renforts de tirs de grenades lacrymogène mais aussi à balles réelles.

Inédites au regard de leur caractère d'apparence spontanée, ces vagues de protestataires se dirigent vers la place Tahrir, lieu de rendez-vous traditionnel des manifestants dans la deuxième capitale la plus peuplée du monde arabe.

Conspuant entre autres chose la corruption, le chômage et les services publics défaillants, ces manifestations sont un test majeur pour le gouvernement d'Adel Abdel Mahdi, qui doit souffler sa première bougie à la fin du mois.

Les autorités, qui dénoncent des "saboteurs" parmi les protestataires, ont déclaré dans la nuit un couvre-feu à Bagdad et dans plusieurs villes du Sud, sans que cela n'entrave l'amplification du mouvement.

Jeudi après-midi, M. Abdel Mahdi, accompagné de ses ministres de l'Intérieur et de la Défense, a visité le commandement militaire à Bagdad, a indiqué son bureau.

A cette heure, aucun parti politique ni aucun chef religieux n'a revendiqué la paternité du mouvement, une rareté dans un pays habitué aux clivages confessionnels.

Mercredi soir, toutefois, le leader chiite Moqtada Sadr a appelé ses très nombreux partisans, qui avaient déjà paralysé le pays en 2016 avec des manifestations à Bagdad, à organiser des "sit-ins pacifiques".

S'ils se joignent effectivement aux rangs des manifestants qui n'a cessé de grossir au fil de la journée, ils pourraient changer la donne dans les affrontements qui éclatent généralement en fin d'après-midi pour continuer jusqu'à l'aube.

- La quasi-totalité du Sud -

A défaut d'une filiation claire, le mouvement apparaît marqué du point de vue géographique: tandis que Bagdad et le sud s'embrasent, le calme prévaut au nord et à l'ouest de Bagdad, principalement sunnites et récemment ravagés par la guerre contre le groupe Etat islamique (EI), ainsi qu'au Kurdistan autonome.

Dans la seule province de Zi Qar, dont le chef-lieu est Nassiriya, 11 personnes ont été tuées depuis mardi --dix manifestants et un policier--, selon la Commission gouvernementale des droits humains.

Six autres manifestants ont été tués dans le Sud et deux à Bagdad, tandis que plus de 1.000 personnes --manifestants et forces de l'ordre-- ont été blessées à travers l'Irak, de même source.

Outre l'instauration vaine jusque-là d'un couvre-feu, internet, d'où sont partis les appels à manifester, a été coupé dans une grande partie du pays.

Malgré ces obstacles, pour le troisième jour consécutif, les protestataires cherchent à prendre la place Tahrir, séparée de l'ultrasensible Zone verte --où siègent les principales institutions du pays-- par le pont al-Joumhouriya, bouclé par les forces de l'ordre.

Pour éviter qu'ils ne rejoignent la Zone verte, où est également installée l'ambassade américaine, les autorités ont refermé ce secteur qui avait été rouvert aux Irakiens en juin seulement, après 15 années de repli derrière murs et barbelés.

La municipalité de Bagdad a par ailleurs déclaré jeudi jour chômé pour les fonctionnaires, ce qui pourrait permettre aux forces de l'ordre de renforcer leur quadrillage de la mégalopole de neuf millions d'habitants.

Comme dans la capitale, des protestataires continuent de bloquer de nombreux axes routiers ou incendient des pneus devant des bâtiments officiels dans les provinces méridionales de Najaf, Missane, Zi Qar, Wassit, Babylone et jusqu'à Bassora, grande ville pétrolière.

- "Faire retomber l'escalade" -

"Il faut absolument faire retomber l'escalade" de la violence, a plaidé la représentante de l'ONU en Irak, Jeanine Hennis-Plasschaert.

Les manifestants, eux, n'en démordent pas: ils veulent des services publics fonctionnels dans un pays en pénurie d'électricité et d'eau potable depuis des décennies, des emplois pour les jeunes alors qu'un sur quatre est au chômage, et la fin de la corruption qui a englouti en 16 ans plus de quatre fois le budget de l'Etat --soient 410 milliards d'euros.

Les manifestations ne sont pas rares en Irak, 12e pays le plus corrompu au monde selon Transparency International, depuis l'arrivée du gouvernement Abdel Mahdi, le 25 octobre 2018.

Mais celles-ci rassemblent toutes sortes de déçus qui, notait la presse de jeudi, défilent "pour la première fois sans affiches et sans slogans de parti".

Une partie des manifestants dénoncent en outre la récente mise à l'écart du patron de l'antiterrorisme, le général Abdel Wahab al-Saadi, une décision qui a provoqué une levée de boucliers et qui a été vue par des observateurs comme favorable aux factions pro-Iran en Irak.