Le délai donné au Parlement par le président irakien Barham Saleh pour nommer un Premier ministre arrive à expiration samedi, dans un pays toujours marqué par un mouvement de contestation inédit et où l'influent leader chiite Moqtada Sadr a appelé à manifester.

Depuis quatre mois, Bagdad et le sud du pays à majorité chiite vivent au rythme de manifestations antigouvernementales qui réclament des élections anticipées et un Premier ministre indépendant pour remplacer Adel Abdel Mahdi.

Sous la pression de la rue et des dignitaires religieux chiites, M. Abdel Mahdi a démissionné en décembre après tout juste un an au pouvoir.

Faute d'accord des partis politiques sur son successeur, il continue à gérer les affaires courantes, tandis que les manifestations se poursuivent dans un Irak également confronté à un pic de tensions entre ses deux principaux alliés, l'Iran et les Etats-Unis.

Pour sortir de cette impasse, le président irakien a donné au Parlement un ultimatum, le sommant de désigner un nouveau Premier ministre, menaçant de le nommer lui-même si le successeur de M. Abdel Mahdi n'est pas choisi samedi.

Mais malgré les négociations entre partis, aucun consensus n'émergeait samedi.

"Il n'y a pas d'accord, aucun moyen de mettre fin aux rivalités pour l'instant", a confié à l'AFP un haut responsable gouvernemental, sous couvert de l'anonymat.

"Et si Saleh nomme lui-même quelqu'un, cela provoquera une crise car ce n'est pas son rôle", prédit-il.

Selon la Constitution, le principal bloc du Parlement doit nommer un Premier ministre dans les 15 jours suivant un scrutin législatif, qui est ensuite chargé par le président de former un gouvernement dans le mois.

Mais l'Irak est dans une situation inédite: c'est la première fois qu'un chef de gouvernement démissionne. Et la Constitution ne prévoit pas ce cas de figure, ni si le président peut lui-même désigner un successeur sans la validation du Parlement.

- Retour des Sadristes dans la rue -

Depuis l'invasion américaine ayant mené à la chute du dictateur Saddam Hussein en 2003, les factions chiites, sunnites et kurdes mènent le jeu politique.

Toute nomination d'un Premier ministre nécessite l'accord de la classe politique divisée, des dignitaires chiites, du voisin iranien et de son rival américain, mais aussi désormais le feu vert des manifestants.

Ces derniers ont à nouveau été appuyés par le leader chiite Moqtada Sadr, un ancien chef de milice qui avait apporté dès le début son soutien au mouvement de contestation avant de sembler le retirer il y a une semaine.

Les partisans de M. Sadr --à la tête du plus grand bloc parlementaire et dont les alliés contrôlent également plusieurs ministères-- avaient alors démonté leurs tentes dans les campements improvisés à travers le pays.

De nombreux contestataires ont alors craint que leur départ ne soit le prélude à une répression des autorités: la police avait ainsi peu après brûlé ou détruit plusieurs campements de manifestants.

Depuis octobre, les manifestations ont été émaillées par des violences ayant fait plus de 480 morts, majoritairement des manifestants, selon un décompte de l'AFP établi à partir de bilans de sources de sécurité et médicales.

Vendredi, Moqtada Sadr a appelé ses fidèles à une manifestation "massive" pour "faire pression" sur la classe politique afin qu'elle forme un gouvernement.

Ils étaient dès samedi de retour dans les rues, réinstallant leurs tentes parmi les manifestants.

"Depuis que les Sadristes sont revenus, nous observons une sorte de cessez-le-feu et nous n'avons pas tiré de gaz lacrymogènes contre les manifestants", a affirmé à l'AFP un membre des forces de sécurité près de la place Tahrir à Bagdad.

- Le mot du peuple -

Sur cette place, épicentre de la contestation dans la capitale, les manifestants ont déjà rejeté en bloc de nombreux noms évoqués pour le poste de Premier ministre, dont celui de l'ancien ministre des Communications Mohammed Tawfiq Allawi et l'actuel chef des services de renseignements Moustafa Kazemi.

Leurs portraits, barrés d'un X rouge, sont affichés sur la place, près d'une grande pancarte appelant les Nations unies à intervenir.

La représentante spéciale de l'ONU en Irak, Jeanine Hennis-Plasschaert, a sommé à plusieurs reprises les politiciens de trouver des solutions "de toute urgence nécessaires" pour "sortir de l'impasse".

Le grand ayatollah Ali Sistani, plus haute autorité chiite du pays, a renchéri vendredi, estimant que l'Irak devait "accélérer la formation d'un nouveau gouvernement".

"Il est impératif d'accélérer la tenue d'élections anticipées pour que le peuple ait son mot à dire", a-t-il dit.