Kirghizstan : faut-il craindre un embrasement?

Publié le à Bichkek (Kirghizstan) (AFP)

Le Kirghizstan traverse une crise politique après l'arrestation chaotique de son ancien président, Almazbek Atambaïev. Pourquoi ces violences et quels sont les risques d'embrasement pour ce pays d'Asie centrale déjà secoué par deux révolutions depuis 15 ans ?

- Comment en est-on arrivé là?

La crise actuelle est le dernier épisode de la confrontation entre l'ex-président de l'ex-république soviétique, Almazbek Atambaïev, au pouvoir de 2011 à 2017, et son successeur et ancien protégé, Sooronbaï Jeenbekov.

Faisant figure d'exception en Asie centrale, région qui connait certains des régimes les plus autoritaires au monde, le Kirghizstan est souvent considéré comme une "bulle démocratique". Les élections donnent lieu à une véritable concurrence politique.

En 2017, M. Atambaïev avait quitté son poste en accord avec la Constitution, qui limite la fonction de président à un seul mandat, une règle adoptée après la révolution de 2010.

Mais après un mandat de six ans marqué par peu de réformes d'envergure, l'ancien président a tenté d'exercer le pouvoir dans l'ombre et s'est permis de critiquer son successeur en public.

"Sooronbaï Jeenbekov a toléré cela un temps, avant de le punir", indique à l'AFP l'expert russe Arkadi Doubnov, spécialiste de l'Asie centrale.

Après avoir été accusé de corruption et privé de son immunité par le Parlement en juin, M. Atambaïev a tenté un baroud d'honneur depuis sa luxueuse résidence située dans un village près de la capitale Bichkek.

Si le premier assaut des forces de l'ordre a échoué mercredi, l'ex-dirigeant s'est finalement rendu lors de l'opération de police du lendemain.

- Pourquoi cette crise fait-elle craindre un embrasement ?

Les batailles rangées qui ont marqué l'arrestation de l'ancien président, défendu par plus d'un millier de partisans, font craindre de graves troubles dans ce pays en proie à de fréquentes tensions ethniques et secoué par des révolutions en 2005 et 2010.

La dernière fois qu'Almazbek Atambaïev avait été arrêté par la police, c'était en 2010. Des milliers de ses partisans étaient alors descendus dans la rue pour renverser le président au pouvoir, Kourmanbek Bakiev, originaire du sud du pays et depuis réfugié au Belarus.

Deux mois plus tard, des affrontements ethniques entre Kirghiz et la minorité ouzbèke éclataient à Och (sud), faisant plus de 400 morts.

Ces rivalités traditionnelles entre le nord et le sud marquaient déjà la politique locale du temps de l'URSS. Elles se retrouvent dans la crise actuelle : alors qu'Atambaïev vient du Nord, son rival Jeenbekov est lui originaire du Sud.

Pour l'expert Alexander Kniazev, interrogé par le quotidien russe Nezavissimaïa Gazeta, les deux hommes sont ainsi "des personnalités reflétant en partie ou plus largement les intérêts de leurs clans". Plutôt qu'une lutte idéologique, ces groupes s'affrontent "pour le monopole des circuits financiers dans un pays pauvre", estime l'expert.

Des voix critiques affirment que l'ex-président a dernièrement nourri ces rivalités, en accusant notamment son successeur de vouloir former "un régime clanique".

- Faut-il craindre le pire?

Malgré son arrestation spectaculaire, la capacité de l'ex-chef d'Etat à lancer une troisième révolution est mise en doute par nombre d'observateurs.

Jeudi, une manifestation de ses partisans près du palais présidentiel, théâtre des deux révolutions précédentes, a été dispersée par la police. Depuis, la situation est calme dans la capitale.

Certains experts craignent toutefois que le retour vendredi dans le pays d'Oumourbek Babanov, un politicien d'envergure battu par Jeenbekov lors de la présidentielle de 2017, ne vienne troubler un peu plus les choses.

Cet homme d'affaires charismatique de 49 ans, originaire du Nord, était réfugié depuis un an et demi en Russie après l'ouverture de deux enquêtes contre lui. Les services de sécurité ont annoncé qu'il serait "tenu responsable", mais n'ont pas tenté de l'arrêter à son arrivée.

Selon l'expert Arkadi Doubnov, la perspective d'une nouvelle révolution est toutefois peu probable, car peu soutenue par la population, les deux précédentes n'ayant pas permis de réformer en profondeur le pays ou de renforcer son économie.

"Le renversement de deux gouvernements a fatigué les gens", estime-t-il.

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