D'une capacité de 4.500 spectateurs, elle accueille généralement des concerts. Mais depuis mardi, l'Agora ou Maison de la culture de Quito est occupée par des milliers d'indigènes, décidés à radicaliser leur lutte contre l'envolée du prix de l'essence.

Sur scène, la chamane Mama Rosita, écharpe blanche nouée sur la tête, dispose des pétales de fleurs par terre et se déplace en cercle en psalmodiant des prières, entourée de la fumée de rameaux d'eucalyptus.

Elle prépare ainsi l'arrivée, attendue d'ici quelques heures, des cercueils de deux indigènes tués lors de la semaine de manifestations, pour une cérémonie d'hommage.

"Nous allons recevoir nos héros!", lance à la foule déchaînée Leonidas Iza, président du Mouvement indigène et paysan de Cotopaxi (centre). Vêtu d'un poncho rouge, il donne le micro aux dirigeants des différents peuples indigènes.

La salle est comble et son accès strictement contrôlé par les propres indigènes, qui ont fait de l'Agora leur quartier général pendant que le président Lenin Moreno a lui déplacé le siège de son gouvernement dans la ville de Guayaquil (sud).

A la pointe de la protestation sociale, les indigènes, qui représentent un quart de la population, ont plutôt l'habitude de s'installer dans le parc adjacent, El Arbolito, pour manifester.

- "Plus de 7.000" -

Cette fois, ils ont aussi envahi la salle de concerts, brandissant des "wipalas", drapeaux aux couleurs de l'arc-en-ciel représentant les ethnies du pays andin.

Venus avec des marmites sur le dos, ils sont bien décidés à rester le temps qu'il faudra, jusqu'à forcer le gouvernement à revenir sur sa décision de supprimer les subventions au carburant.

"Ici, nous sommes plus de 7.000", assure sur scène une représentante indigène. D'autres sont en chemin vers Quito.

Jeudi matin, les journalistes venus couvrir une conférence de presse ont parfois été interrogés, à leur arrivée, sur les médias pour lesquels ils travaillent. Car les indigènes sont particulièrement remontés contre les médias équatoriens, qu'ils jugent inféodés au président Moreno.

"Messieurs des médias de communication, ne défendez pas un gouvernement qui ne défend pas son peuple", clame Jaime Vargas, président de la Confédération des nationalités indigènes de l'Equateur (Conaie), principal organe représentatif des peuples autochtones.

Il exige, tout comme le public, que les médias diffusent en direct ce qui se passe dans l'Agora.

Dénonçant de ne jamais apparaître à la télévision, les indigènes ont trouvé dans cette salle le lieu pour exprimer leurs frustrations, misant notamment sur une diffusion vidéo via les réseaux sociaux.

Lentement, un cordon, avec des bâtons de bois et des cordes, s'organise autour des journalistes regroupés face à la scène. Le gouvernement émet alors un communiqué pour affirmer que les reporters sont retenus en otages, ainsi que dix policiers.

- Discipline -

Les leaders indigènes démentent immédiatement et invitent les principaux intéressés à prendre le micro pour assurer qu'ils sont là "volontairement".

Néanmoins, difficile de franchir le cordon de sécurité établi par les indigènes, qui s'empressent de fournir nourriture et eau aux journalistes et policiers patientant depuis plusieurs heures déjà.

La discipline est impressionnante, qu'il s'agisse de réclamer le silence dans la salle, d'apporter des bouteilles d'eau, de ramasser les déchets... ou de débusquer les policier infiltrés dans la foule.

L'un d'eux est appréhendé avec un sac à dos contenant munitions, menottes et gilet jaune de la police. Il est largement sifflé sur scène quand il assure qu'il voulait juste appréhender des voleurs.

Un étudiant est lui repéré avec une grenade assourdissante, qu'il affirme avoir volé à la police pour se défendre lors des manifestations.

Finalement, peu après 16H00, un seul des deux cercueils arrive, porté par les policiers pendant que résonnent des chants religieux. La procession se termine sur scène, où une messe est organisée en présence de la famille éplorée.

Selon les indigènes, l'un des deux hommes est mort renversé par une voiture, l'autre d'un traumatisme crânien après une chute lors d'une manifestation.

"On ne part pas d'ici!" promet Leonidas Iza. Alors que se termine la journée, le parc El Arbolito sera évacué en raison du couvre-feu en vigueur, mais les indigènes passeront une nuit de plus au sein de l'Agora ainsi que dans trois universités.