Rouzanna Vartanian a passé les cinq derniers mois enfermée entre espoir et détresse, priant pour revoir un jour son fils aîné Sarkis, disparu comme de nombreux autres soldats arméniens lors du récent conflit au Nagorny-Karabakh.

Ce conscrit de 18 ans n'a plus donné de nouvelles quelques semaines après le début à l'automne 2020 des hostilités entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan pour le contrôle de cette enclave, qui se sont soldées par une déroute militaire arménienne.

La famille Vartanian figure depuis parmi les centaines de foyers arméniens cherchant à connaître le sort de leurs proches: sont-ils morts ou prisonniers des Azerbaïdjanais?

Ils écument les morgues, laissent des échantillons d'ADN, interrogent les soldats revenus du front et interpellent les politiques.

"Tout ce que je peux faire aujourd'hui, c'est d'attendre mon fils", constate Rouzanna Vartanian, 40 ans, qui peine à retenir ses larmes en recevant l'AFP dans l'appartement familial à Erevan, la capitale arménienne.

La disparition de Sarkis n'est pas la seule tragédie qui s'est abattue sur la famille: le père, Arman, a été tué lors du conflit de six semaines après s'être précipité au front pour combattre aux côtés de son fils.

"C'est comme si je n'étais pas vivante. J'ai perdu tout le sens de ma vie", se lamente Mariam, 68 ans, la grand-mère de Sarkis.

- Monnaie d'échange -

Le sort des disparus du Nagorny-Karabakh est l'une des blessures qui hante l'Arménie alors que ce pays du Caucase tente de faire face à sa défaite dans ce conflit, qui a fait plus de 6.000 morts dans les deux camps.

L'Arménie a dû se résoudre à céder, au terme d'un accord de trêve négocié par la Russie, d'importants territoires à l'Azerbaïdjan, son ennemi depuis une première guerre sanglante dans les années 1990.

A la faveur de ce cessez-le-feu, les deux camps ont convenu d'échanger tous les prisonniers de guerre et les restes des soldats tués au combat. Selon Moscou, 63 Arméniens et 16 Azerbaïdjanais ont pu retourner chez eux et Erevan comme Bakou assurent ne plus avoir de captifs.

Bakou admet seulement détenir encore environ 60 personnes capturées lors d'échauffourées qui ont suivi l'accord de paix, les qualifiant de "terroristes" et de "saboteurs".

Mais l'Arménie est convaincue que Bakou retient davantage de prisonniers afin de s'en servir comme monnaie d'échange dans les négociations, encore en cours, sur le tracé de la nouvelle ligne de démarcation.

"Je sais que nous avons plusieurs centaines de personnes en captivité en Azerbaïdjan", affirme à l'AFP Arman Tatoïan, médiateur pour les droits humains, qui estime que Bakou "se sert du problème pour mettre la pression" sur les autorités arméniennes, confrontées à une crise politique depuis la défaite.

"En faisant cela, ils causent des souffrances mentales à notre société, à notre peuple", regrette-t-il.

- "En enfer" -

Les proches des disparus assurent que ce sont avant tout eux, et non les autorités, qui s'occupent des recherches.

Arsen Goukassian, l'oncle de Sarkis, a cessé de travailler pour se dédier à cette tâche. "Les responsables admettent eux-mêmes que nous avons rassemblé plus d'informations qu'eux", révèle-t-il.

Cet homme de 47 ans s'est rendu à de nombreuses reprises sur le front en compagnie d'autres familles.

"Je n'aurais jamais pu imaginer les choses que j'ai vues : des corps décapités, des membres...", raconte Arsen en se remémorant les morgues et hôpitaux visités.

Une autre femme à la recherche de son fils, Lousiné Margarian, explique avoir été invitée plus de 20 fois à identifier des corps ramenés du front. "C'est comme si nous vivions en enfer", dit-elle à l'AFP.

La dernière fois que la famille a parlé à Haïk Manoukian, le fils disparu, c'était pour son 23ème anniversaire, juste avant qu'une offensive azerbaïdjanaise ne l'isole du reste de son unité.

Les autorités arméniennes ont indiqué récemment aux parents que le nom de leur fils figurait sur une liste de prisonniers détenus par l'Azerbaïdjan. Mais les détails sont flous et la famille attend confirmation.

"Nous voulons simplement être sûrs qu'il est vivant", explique le père, Armen Manoukian. "Ce serait un premier pas".