En 2014, les talibans coupaient deux doigts de Reza Khorami parce qu'il avait voté à la présidentielle. Cette année, il a pourtant récidivé, défiant les insurgés au nom de son droit à la liberté en Afghanistan.

"Ils peuvent bien couper nos doigts, mais pas notre moral", lance cet écrivain de fiction, qui peine, avec sa main droite handicapée, à écrire ses histoires sur le clavier de son ordinateur.

Il y a cinq ans, les talibans amputaient son index parce qu'il était marqué par l'encre prouvant qu'il avait voté. Le bout de son majeur était aussi sacrifié parce qu'il avait été accidentellement tâché.

La punition cruelle, qui fait partie de l'arsenal des talibans contre le processus démocratique, ne l'a pourtant pas dissuadé de braver ses bourreaux en se rendant à nouveau aux urnes samedi, pour le premier tour de l'élection présidentielle.

"J'ai voté encore en 2019, juste pour montrer que je ne me rends pas face au terrorisme", affirme Reza Khorami à l'AFP, expliquant vouloir montrer au monde ce que les extrémistes lui ont infligé, ainsi qu'à beaucoup d'autres.

Depuis samedi, des photos circulent sur internet montrant des électeurs brandissant fièrement un doigt teinté de violet sur une main à côté de l'autre avec un index mutilé, dans un geste de défi à l'égard des talibans.

Les électeurs afghans doivent obligatoirement tremper leur index dans l'encre, qui peut mettre jusqu'à une semaine à s'effacer, pour empêcher quiconque de voter plus d'une fois.

Mais cette marque les rend vulnérables à des représailles des insurgés, qui ont averti à de multiples reprises la population qu'elle devait se tenir éloignée des urnes. Ces menaces expliquent en partie le faible taux de participation pour le scrutin de samedi.

- Un réveil dans le désert -

Reza Khorami, 25 ans, avait voté pour Ashraf Ghani, l'actuel président, en 2014 dans la province de Ghazni, et se rendait à Kaboul pour y passer un examen universitaire quand il a été arrêté par les talibans sur la route.

"Ils m'ont emmené dans un endroit inconnu où j'ai passé la nuit avec deux personnes que je ne connaissais pas", se souvient-il.

"Le lendemain ils nous ont emmenés dans une mosquée. Un vieil homme était assis là, il avait un couteau et quelques médicaments. Ils ont dit: +on ne va pas te tuer mais te couper le doigt en guise de leçon pour les autres qui ont participé à l'élection+".

Visiblement toujours choqué par l'horreur qui a suivi, Reza Khorami raconte que ses phalanges ont été sectionnées sans anesthésiant.

"Je me suis évanoui. Quand je me suis réveillé, je me trouvais dans un désert", se rappelle-t-il. Le traumatisme de ce moment le hante quotidiennement, poursuit l'écrivain.

Cinq ans plus tard, des agents des talibans l'ont contacté avant l'élection, menaçant de le tuer s'il y participait.

"Je partage mon histoire avec les médias pour que le monde comprenne ce à quoi nous faisons face, et sache comment les gens luttent pour leur liberté et en deviennent victimes dans une telle situation".

Les élections de samedi ont été marquées par de multiples petites attaques des talibans, dont bon nombre contre des bureaux de vote. Plus de deux millions d'électeurs, selon des chiffres provisoires, ont malgré tout exercé leur droit de vote.

Les résultats préliminaires sont attendus le 19 octobre et les définitifs le 7 novembre. Si aucun des 18 candidats n'a recueilli une majorité de voix, un deuxième tour se tiendra dans les 15 jours suivant.