Le très influent leader chiite irakien Moqtada Sadr a réclamé vendredi la démission du gouvernement, faisant monter davantage la pression sur le pouvoir confronté à un mouvement de contestation marqué par des violences qui ont fait plus de 60 morts et 1.600 blessés en quatre jours.

Cet appel d'un poids lourd de la politique irakienne risque de mobiliser ses très nombreux partisans qui pourraient se joindre aux manifestations à Bagdad et dans plusieurs villes chiites du sud du pays, contre la corruption, le chômage et la déliquescence des services publics.

"Pour éviter davantage d'effusion de sang irakien, le gouvernement doit démissionner et des élections anticipées doivent se tenir sous supervision de l'ONU", a indiqué dans une lettre diffusée par son bureau M. Sadr, un ex-chef de milice redouté devenu ces dernières années le héraut des manifestations anticorruption.

Sa coalition, qui avait remporté en 2018 les élections législatives, constitue le premier bloc au Parlement et participe avec quatre ministres au gouvernement. Le retrait en 2018 de son soutien au Premier ministre de l'époque, Haider al-Abadi, après un mouvement social, avait empêché ce dernier d'être reconduit à son poste.

Plus de 60 personnes ont été tuées depuis le début du mouvement de contestation en Irak, dont au moins 18 à Bagdad, et plus de 1.600 blessées dans la capitale et le sud du pays, a indiqué dans la nuit de vendredi à samedi la commission gouvernementale des droits de l'homme irakienne. Six policiers figurent parmi les morts.

La Commission n'a pas précisé les régions dans lesquelles la soixantaine de morts ont été recensés, mais les 18 morts comptabilisés dans la capitale ont été trouvés dans un des hôpitaux de Bagdad, qui en compte plusieurs.

Né d'appels sur les réseaux sociaux, le mouvement de contestation est le premier test pour le gouvernement d'Adel Abdel Mahdi en place depuis un an dans un pays sorti il y a moins de deux ans de près de quatre décennies de conflits et en pénurie chronique d'électricité et d'eau potable.

Selon les observateurs, les manifestants descendus dans la rue spontanément mardi et qui se disent sans aucune affiliation politique devraient rejeter toute récupération politique de leur mouvement par des partisans de M. Sadr.

Pour le quatrième jour consécutif, les Irakiens ont manifesté à Bagdad et dans plusieurs régions du Sud malgré un couvre-feu décrété jeudi, un blocage d'Internet et un énorme déploiement sécuritaire.

De violents affrontements ont opposé à Bagdad des forces anti-émeutes à des manifestants. Des tirs nourris ont résonné toute la journée dans la capitale irakienne et se sont poursuivis dans la nuit mais de manière sporadique, selon des journalistes de l'AFP sur place.

- Levée du couvre-feu samedi -

M. Abdel Mahdi a ordonné la levée du couvre-feu à Bagdad à compter de samedi 05H00 locales (02H00 GMT) pour permettre aux citoyens de retrouver une vie normale, selon un communiqué. Cette mesure reste toutefois en vigueur dans d'autres régions touchées par la contestation, dans le sud du pays, majoritairement chiite.

Dans Bagdad, de nombreux magasins ont fermé. Ceux ouverts ont été pris d'assaut par les clients voulant acheter des légumes, dont le prix a triplé en raison de la fermeture de routes menant à Bagdad.

"Cela fait plus de 15 ans qu'on entend les mêmes promesses (...)", s'est indigné Sayyed, un manifestant de 32 ans à Bagdad. "On continue: soit on meurt, soit on change le régime".

Le pire, se lamente-t-il, c'est que l'Irak, deuxième producteur de l'Opep, "est censé être un pays riche! Si on creuse ici, on va trouver du pétrole, et pourtant on meurt de faim".

Le mouvement a repris de plus belle après une allocution vendredi de M. Abdel Mahdi qui a réclamé du temps pour pouvoir améliorer les conditions de vie des Irakiens.

Mais le grand ayatollah Ali Sistani, plus haute autorité chiite du pays, a sommé le pouvoir de répondre rapidement aux demandes des manifestants.

"Le gouvernement doit "améliorer les services publics, trouver des emplois, éviter le clientélisme dans le service public et en finir avec les dossiers de corruption", a dit Ahmed al-Safi, représentant de M. Sistani. "Si les manifestations faiblissent pour un temps, elles reprendront et seront plus fortes et plus massives".

- Des "snipers" -

Les députés irakiens ont dit qu'ils consacreraient leurs réunion samedi à "l'étude des demandes des manifestants". Leur président, Mohammed al-Halboussi, a déclaré que si les demandes des manifestants n'étaient pas satisfaites rapidement, il "rejoindrait" le mouvement de contestation.

Pour la première fois, les forces de sécurité ont accusé, sans autre précision, des "snipers non identifiés" d'avoir tiré sur les manifestants et sur leurs membres à Bagdad. Les autorités accusent des "saboteurs" d'infiltrer les manifestations.

La majorité des manifestants tués ont été touchés par des balles réelles, selon des sources médicales qui ne précisent pas l’origine des tirs.

Le mouvement touche, outre Bagdad, les provinces de Najaf, Missane, Zi Qar, Wassit, Diwaniya, Babylone et Bassora.

Pour le moment, les régions principalement sunnites dans le Nord et à l'ouest de Bagdad n'ont pas connu de manifestations. La région autonome du Kurdistan non plus.