Cinq manifestants ont été tués et des centaines blessés en 24 heures en Irak où des milliers de personnes réclamant services et emplois ont défilé de nouveau mercredi face à des forces antiémeutes qui tirent à balles réelles malgré des appels au calme.

Le gouvernement d'Adel Abdel Mahdi mis en place il y a quasiment un an semble avoir fait le choix de la fermeté face à son premier test populaire, sans toutefois que cela ne décourage les manifestants qui affluent toujours en soirée vers les points de ralliement à Bagdad et dans plusieurs villes du Sud.

Mercredi, deux manifestants ont été tués par balles à Nassiriya (sud) et un troisième à Bagdad, selon des responsables qui n'ont pas précisé l'origine des tirs. La veille, un manifestant a été tué à Nassiriya et un autre à Bagdad.

En divers quartiers de la capitale, des manifestants ont brûlé des pneus, coupant des axes routiers importants, ont constaté des journalistes de l'AFP.

Les manifestants cherchent à converger vers l'emblématique place Tahrir dans le centre de Bagdad, point de rendez-vous traditionnel des manifestants, séparé de l'ultrasensible Zone verte par le pont al-Joumhouriya bouclé par les forces de l'ordre.

Jusqu'à juin dernier, les manifestants étaient interdits d'accès à la Zone verte, où siègent l'ambassade américaine et le Parlement, par des murs de béton et des barrages militaires. Ce mois-là, elle a été ouverte à tous et un déferlement de protestataires pourrait y paralyser les institutions.

Le gouvernement d'Abdel Mahdi avait accusé des "agresseurs" et des "saboteurs" d'avoir "délibérément fait des victimes" lors des manifestations de mardi.

- "On veut un pays" -

Mercredi, les forces antiémeutes ont tiré de nouveau à balles réelles à Bagdad, ainsi qu'à Najaf et à Nassiriya, pour disperser les milliers de manifestants aux revendications variées: de la lutte contre la corruption à celle contre le chômage en passant par la récente mise à l'écart d'un général populaire.

Elles ont également molesté des journalistes et arrêté un reporter à Bagdad, selon des correspondants sur place.

Selon des sources médicales, une soixantaine de personnes, en majorité des manifestants, ont été blessées à Bagdad, dont une dizaine par balles. En 24 heures, environ 300 blessés ont été officiellement recensés.

Dans le quartier de Zaafaraniya à Bagdad, un journaliste de l'AFP a entendu les balles siffler.

Abdallah Walid, un journalier de 27 ans, a dit réclamer "des emplois et de meilleurs services publics". "Cela fait des années qu'on les réclame et le gouvernement ne nous a jamais répondu", lance-t-il, excédé, dans une rue de Zaafaraniya où sont stationnés des blindés des forces antiémeutes.

"On veut un pays. On a l'impression d'être des étrangers chez nous", renchérit Mohammed al-Joubouri, également journalier, malgré son diplôme universitaire.

"Aucun Etat n'attaque son peuple comme ce gouvernement. On est pacifiques et ils tirent", affirme-t-il, au milieu de colonnes de fumée noire s'élevant de pneus brûlés dans le quartier d'al-Chaab à Bagdad.

- "Sans affiche" -

Les manifestations contre le pouvoir ne sont pas rares en Irak mais depuis l'arrivée du gouvernement d'Abdel Mahdi le 25 octobre 2018, aucune d'apparence spontanée n'avait connu une telle ampleur.

La mobilisation rassemble toutes sortes de déçus du gouvernement, des diplômés chômeurs aux détracteurs de la corruption. Aucune organisation, politique ou religieuse, ne s'est déclarée à l'origine des appels à manifester en ligne.

Le quotidien d'orientation libérale Al-Bayina al-Jadida évoque en titre un mouvement "pour la première fois sans drapeau, sans affiches et sans slogans de parti".

Le Premier ministre irakien a réuni mercredi le Conseil national de la sécurité, un conseil des ministres restreint activé en temps de crise.

Et craignant une escalade, des appels à la retenue se sont multipliés.

Le président irakien Barham Saleh a estimé que "manifester pacifiquement" était "un droit constitutionnel". "Les forces de l'ordre sont là pour protéger les droits des citoyens".

"Nos jeunes veulent des réformes et du travail, c'est notre devoir de satisfaire ces demandes légitimes", a dit M. Saleh, alors que le pays est sorti fin 2017 de sa guerre contre le groupe jihadiste Etat islamique (EI), avec une économie exsangue et un chômage de 25% parmi les jeunes.

L'ONU a aussi exhorté "à la retenue".

La Commission des droits de l'Homme du Parlement irakien a elle dénoncé une "répression" dont "les responsables devront rendre des comptes". Le président du Parlement irakien a réclamé une enquête, de même que Moqtada Sadr, influent leader chiite devenu héraut des anticorruption.