La Libye entame samedi une nouvelle phase de transition au lendemain de l'élection d'un exécutif intérimaire qui aura comme défis de former un gouvernement, préparer le scrutin national prévu en décembre et mettre fin à une décennie de chaos.

Quatre nouveaux dirigeants --un Premier ministre et les trois membres d'un Conseil présidentiel-- issus des trois régions de ce pays d'Afrique du Nord devront tenter de réunifier les institutions d'un Etat miné par les divisions, avec deux autorités rivales basées dans l'Ouest et dans l'Est qui se disputent le pouvoir.

Dans le cadre d'un processus lancé en novembre par l'ONU, les 75 membres du Forum de dialogue politique ont voté vendredi près de Genève pour cette équipe, une élection largement saluée à l'étranger.

Le secrétaire général des Nations unies Antonio Guterres a salué "une très bonne nouvelle" dans la quête de la paix. L'Allemagne, l'Italie, la France, les Etats-Unis et le Royaume-Uni ont toutefois souligné qu'un "long chemin" restait à parcourir.

Les forces du maréchal Khalifa Haftar, l'homme fort de l'Est, ont félicité eux aussi samedi le peuple libyen pour ce résultat, tout en saluant les "personnalités patriotiques" composant la nouvelle équipe.

Celle-ci compte à sa tête l'ingénieur et riche homme d'affaires Abdel Hamid Dbeibah, 61 ans, élu Premier ministre par intérim.

- Controversé -

Originaire de Misrata (ouest), près de la capitale Tripoli, il dispose de 21 jours maximum pour former son cabinet. Il bénéficiera de 21 jours supplémentaires pour obtenir le vote de confiance au Parlement, soit au plus tard le 19 mars.

Des accords signés au Maroc en 2015 sous l'égide de l'ONU avaient déjà débouché sur la formation d'un Gouvernement d'union nationale (GNA, basé à Tripoli) et la désignation de son chef Fayez al-Sarraj, mais celui-ci n'a jamais pu obtenir la confiance du Parlement, basé dans l'Est, ni imposer son autorité auprès des forces politiques et militaires du pays.

Vendredi, M. Sarraj a souhaité du "succès" au nouvel exécutif dans cette "période difficile".

Le nouveau Premier ministre est loin de faire l'unanimité, notamment parce qu'il a occupé des fonctions importantes sous le régime de Mouammar Kadhafi tombé en 2011.

Surtout, son cousin Ali Dbeibah -- également homme d'affaires prospère -- et lui ont fait l'objet d'enquêtes en Libye et ailleurs pour des malversations. Ce cousin faisait partie par ailleurs du Forum ayant voté le nouvel exécutif.

- "Espoir" -

Le défi est de taille pour la nouvelle équipe dirigeante après 42 ans du pouvoir sans partage de Kadhafi ayant laissé place aux violences, aux luttes de pouvoir et aux ingérences étrangères.

Après l'échec d'une offensive lancée en avril 2019 par le maréchal Khalifa Haftar pour conquérir Tripoli, des progrès politiques ont toutefois été accomplis avec un cessez-le-feu signé à l'automne et un rebond de la production pétrolière, secteur clef de l'économie.

"Au début, les Libyens n'étaient pas optimistes. Ils ont montré peu d'intérêt (pour le processus onusien, ndlr). Hier cependant, la joie était palpable car on a vu des initiatives pour l'émergence d'un Etat", confie Adil al-Kakli, un Libyen de 43 ans à Tripoli. Il estime néanmoins que le délai pour tenir une élection présidentielle en décembre est trop court.

Un autre Libyen, Louay Khouzam, 37 ans, "ne pense pas qu'il y aura d'élections le 24 décembre", mais voit malgré tout un "espoir de changement".

Mais pour Wolfram Lacher, chercheur à l'Institut allemand des affaires internationales et de sécurité, les nouveaux dirigeants "auront beaucoup de mal à exercer une quelconque influence dans l'Est et même dans l'Ouest". "Ils feront face à une forte opposition", estime-t-il, en référence à leur influence limitée au sein de la classe politique notamment.

Pour Tarek Megerisi, analyste politique au Conseil européen des relations internationales, l'élection du nouvel exécutif peut être interprétée comme "un vote contre les favoris".

La liste de M. Dbeibah faisait en effet figure d'outsider par rapport à celle du président du Parlement Aguila Saleh et du puissant ministre de l'Intérieur Fathi Bashagha, deux poids lourds politiques.

Les Libyens ne cessent de dénoncer le non-renouvellement des élites politiques du pays, la corruption et un quotidien rythmé par des pénuries de liquidités et d'essence, les coupures d'électricité et l'inflation.