Les Tunisiens élisent dimanche leur nouveau Parlement, qui s'annonce éclaté en une multitude de formations pour la plupart novices, dans le sillage d'un premier tour de la présidentielle marqué par une soif de renouvellement politique.

Ces troisièmes législatives depuis la chute de la dictature en 2011 devraient connaître une forte abstention, du fait du rejet des élites actuelles mais aussi car elles ont lieu entre les deux tours d'une présidentielle pour laquelle deux candidats de rupture sont en lice: Kais Saied, un juriste sans structure partisane, affrontera dimanche prochain Nabil Karoui, fondateur du mouvement Qalb Tounes ("Coeur de la Tunisie") et actuellement en prison.

"Les gens n'ont plus confiance dans les anciens partis, et ils ne connaissent pas les nouveaux, donc ils ne sont pas motivés par ce scrutin" législatif, a affirmé à l'AFP Ali Rekiki, un jeune observateur de l'organisation locale Mourakiboun.

Mohamed Daadaa, 60 ans, avance lui n'avoir "aucun espoir d'un changement positif", et se dit peu convaincu par la multitude de partis en lice.

"On sent qu'il y a un vent de changement dans ce pays", a en revanche estimé Issa, venu voter tôt à Tunis.

Dans un pays où la constitution de 2014 a accouché d'un régime parlementaire, ces législatives sont pourtant cruciales. C'est en effet à l'Assemblée des représentants du peuple (ARP), au Bardo, que se jouent les questions préoccupant le plus les Tunisiens: l'économie qui peine à décoller, le chômage bien ancré, les services publics défaillants ou encore l'inflation.

Mais, avec le changement de calendrier dû au décès fin juillet du président Béji Caïd Essebsi, "une élection a empiété sur l'autre", fait valoir le chef de la Mission des observateurs européens, Fabio Massimo Castaldo.

Les sept millions d'électeurs sont appelés aux urnes jusqu'à 18H00 (17H00 GMT), et les résultats préliminaires sont attendus mercredi. Des sondages devraient néanmoins donner une première tendance dès dimanche soir.

A 11H00 locales, la participation a atteint seulement 6,8%, selon l'instance chargée des élections (Isie), dont les chiffres ne prenaient cependant en compte que 80% des bureaux de vote, dont les plus importants.

Trois semaines après le premier tour de la présidentielle qui a balayé les sortants, les sondages officieux évoquent l'arrivée d'une vague d'indépendants, qui représentent un tiers des listes en lice, et de nouvelles formations.

- Paysage brouillé -

Plus de 15.000 candidats se disputent 217 sièges, dans un Parlement jusque-là dominé par le parti d'inspiration islamiste Ennahdha, qui avait conclu il y a cinq ans une alliance contre-nature avec le principal parti du centre, Nidaa Tounes, depuis décimé par les luttes de pouvoir.

Ennahdha, en perte de vitesse, est donné au coude-à-coude avec Qalb Tounes, créé il y a moins de six mois par Nabil Karoui, homme d'affaires controversé issu de Nidaa Tounes.

Sous le coup d'une enquête depuis 2017 pour blanchiment et fraude fiscale, le fondateur de la chaîne Nessma TV est en détention depuis fin août. Déplorant une instrumentalisation de la justice, ses partisans ont réclamé un report du second tour de la présidentielle.

Ces rebondissements ont focalisé l'attention et alimenté des inquiétudes autour du bon déroulement du processus électoral actuel, crucial pour consolider les acquis démocratiques.

Un bon score de Qalb Tounes aux législatives pourrait être un atout pour M. Karoui dimanche prochain. M. Saied n'a lui donné aucune consigne pour dimanche, une position qui participe à brouiller un paysage politique sans clivage clair.

- Nouveaux visages -

De nombreux visages nouveaux devraient apparaître, que cela soit parmi les indépendants ou les partis lancés récemment comme le mouvement Aïch Tounsi, issu de la société civile, ou la coalition Karama, menée par l'avocat islamiste populiste Seifeddine Makhlouf.

Ce dernier tente de concurrencer Ennahdha, qui a perdu une partie de son électorat après avoir choisi de rester associé au pouvoir en 2014. A Tunis, le score de son chef Rached Ghannouchi sera scruté.

Cet émiettement, alors que le parti arrivé en tête devra convaincre au moins 109 députés pour former un gouvernement, augure de houleuses négociations.

Les partis donnés en tête, Ennahdha et Qalb Tounes, ont officiellement exclu toute alliance entre eux.

"Les négociations vont démarrer ce soir et prendront probablement des semaines", juge l'analyste politique Youssef Cherif, en évoquant le risque d'un nouveau scrutin si les députés ne parviennent pas à se mettre d'accord.

Le parti arrivé en tête disposera de deux mois pour dégager une majorité au Parlement, le nouveau président de la République n'intervenant qu'en cas de blocage au terme de cette période.

Une fois formé, le gouvernement aura la lourde tâche de relancer l'économie et de résorber une dette paralysante: si la menace terroriste n'est plus un sujet majeur, quatre ans après une série d'attentats meurtriers, la transition démocratique reste fragilisée par les difficultés sociales persistantes.