Tirant un rat mort attaché à une cordelette, Jendry, 11 ans, court un seul patin à roulette au pied, entre les tombes profanées dans le Cimetière général du Sud de Caracas.

Ce décor morbide jonchés d'ossements humains, cercueils éventrés, il ne le voit plus vraiment, il y réside depuis des années. Toujours en service, le cimetière historique de Caracas avec des tombes datant notamment du XIXe accueille de nombreuses familles démunies sans toit qui doivent cohabiter avec les morts mais aussi des pilleurs de tombes.

- Cuisiner sur les tombes -

Jendry et sa soeur Wineisis, 9 ans, qui vivent de la mendicité avec leur mère alcoolique et absente, font partie de ces habitants.

La soeur aînée de Jendry, Winifer, 17 ans, s'est installée avec son époux Jackson, 19 ans, et leur fille de 5 mois, dans une sorte de chapelle accueillant 4 tombes.

"On peut dire que j'ai vécu toute ma vie ici au cimetière", confie la jeune femme qui ne sait ni lire ni écrire.

Certains se sont aménagé des cabanes autour de concessions, posant leur matelas sur les tombes ou coupant le manioc à même les dalles, entreposant sacs et affaires entre les sépultures. Un sac rose d'enfant imitation d'une souriante "Hello Kitty" jure avec le caractère solennel des dates lapidaires.

Une proche des défunts enterrés se fâche en voyant que Jackson et sa famille se servent des tombes "comme d'une cuisine". "Il faut respecter les morts. C'est encore douloureux pour nous", dit-elle, indiquant que les corps de son fils de 21 ans assassiné, et de sa nièce décédée d'un cancer sont enterrés à cet endroit.

Signe de l'anarchie régnante, la grande majorité des tombes ont été profanées ou pillées.

Les pilleurs cherchent bijoux, alliances, dents en or... qui ont pu être enterrés avec les défunts.

- Rituels mystiques -

Ici gît un crâne, là un tibia cassé ou un humérus incomplet...

Un des joyaux du cimetière, le mausolée de l'ancien président vénézuélien Joaquin Crespo (1841-1898), est désormais un palais en ruines, les petits couloirs sont remplis de débris en tous genres. Un petit escalier permet de monter dans une coupole, régulièrement utilisée par des drogués.

Les gigantesques mausolées construits par la Garde Nationale et l'ancienne police pour accueillir les sépultures de leurs hommes ont aussi été pillés et vandalisés. Les urnes funéraires et niches mortuaires ont été éventrés. Les sous-sols sont remplis de déchets et d'excréments. Curieusement, la photo encadrée d'un jeune policier sans doute mort en service est intacte au sol.

Mais, outre la "fièvre de l'or", on voit aussi que les pilleurs ont des motivations parfois mystiques.

Les os ou crânes peuvent être vendus pour être utilisés dans des cérémonies de "Santeria", le culte des saints, proches du vaudou haïtien ou du candomblé brésilien. Des rituels ont même lieu sur place, on découvre ainsi un épi de maïs et des oeufs posés sur une assiette en offrande.

Les proches des défunts enterrés s'organisent pour protéger les tombes, en payant des habitants pour les surveiller. Certains payent en nature -paquet de farine ou de haricots)-, d'autres avec de l'argent.

Luis, 41 ans, s'occupe de 37 tombes en échange de nourriture. "Je m'occupe de chacune des tombes, je les nettoie et je les maintiens bien propres, en échange de quoi les familles te donnent quelque chose le dimanche", explique-t-il.

Tous les dimanches, des proches se rendent auprès des tombes, parfois autour d'un pique-nique festif avec de la musique.

Certains sont excédés par les dégradations. "Maudits ceux qui pillent nos défunts. Celui que j'attrape, je le tue. Rats ! Amen", a inscrit quelqu'un sur une tombe.

Sur plusieurs autres tombes, des proches dépités ont simplement écrit pour dissuader les pilleurs: "déjà profanée".

Pour Luis, qui a fait une dizaine d'années de prison pour trafic de drogues et dit avoir perdu sa maison dans un bidonville lors d'inondations il y a deux ans, "il vaut mieux dormir ici que dans la rue", dit-il.