La campagne de "pression maximale" exercée par Washington sur Téhéran doit désormais s'adapter à la propagation du coronavirus, qui frappe durement l'Iran mais aussi sa classe dirigeante.

Sur fond de regain des tensions militaires entre les deux pays ennemis, les responsables américains oscillent entre main tendue et mises en garde, tout en s'interrogeant sur les conséquences pour leur rivalité déjà exacerbée.

Lorsqu'il est apparu que la République islamique était un des pays les plus touchés par l'épidémie, Donald Trump a proposé son aide humanitaire par le biais de la Suisse, qui joue les intermédiaires faute de relations diplomatiques américano-iraniennes depuis 40 ans. Une offre aussitôt rejetée par l'Iran.

Mais dans la foulée, la diplomatie américaine a accusé Téhéran d'avoir "menti à sa propre population" sur l'ampleur de l'épidémie et a réclamé la "libération immédiate" des Américains détenus en Iran face au risque de propagation du virus dans les prisons locales.

Le vrai test sera donc la réponse des Etats-Unis sur la demande iranienne d'aide au FMI - qu'ils ont le pouvoir le bloquer grâce à leur position prépondérante au sein de l'institution financière.

- "Toujours là" -

Les regards sont toutefois surtout tournés vers le sommet de l'Etat iranien.

Dans le troisième pays le plus touché après la Chine et l'Italie, selon les chiffres officiels, plusieurs personnalités de premier plan ont contracté le virus, dont un vice-président, un proche conseiller du ministre des Affaires étrangères et un religieux influent.

"Dans l'immédiat, cela va compliquer la prise de décision", les responsables étant "isolés" par les mesures de confinement, a estimé vendredi le général Kenneth McKenzie, chef du commandement central de l'armée américaine qui couvre le Moyen-Orient.

Déjà affaibli par les sanctions imposées par Donald Trump depuis qu'il a claqué la porte en 2018 de l'accord international sur le nucléaire iranien, Téhéran semble avoir le plus grand mal à contrer la pandémie.

"La crise actuelle est vraiment le résultat des mauvais choix du gouvernement", explique Amir Afkhami, spécialiste du système de santé iranien à l'université George Washington. "Mais les sanctions américaines ont certainement contribué à aggraver une situation déjà très mauvaise."

S'il est "plausible" pour ce médecin que la classe dirigeante vieillissante de la République islamique soit particulièrement vulnérable face au Covid-19, "il est très difficile de dire à quel point cela perturbe sa capacité à prendre des décisions".

Barbara Slavin, du cercle de réflexion Atlantic Council à Washington, doute que le régime de Téhéran soit sur le point de s'effondrer. "L'Iran fait face à une pression extraordinaire depuis que les Etats-Unis ont imposé un embargo pétrolier", rappelle-t-elle, "mais le régime est toujours là".

- "Plus dangereux" -

Pour elle, la seule chose qui pourrait le faire vaciller serait de voir le guide suprême, l'ayatollah Ali Khamenei, un homme de 80 ans dont la santé faisait déjà l'objet de spéculations, atteint par le virus.

Le général McKenzie a prévenu que la situation comportait aussi des risques pour la stabilité régionale, deux mois après une escalade qui avait failli virer à la confrontation armée directe, lorsque Washington avait tué le puissant général iranien Qassem Soleimani.

La crise sanitaire, qui vient s'ajouter à une vague de protestations inédites en janvier lorsque l'armée iranienne a accidentellement abattu un avion de ligne ukrainien, pourrait rendre le régime "plus dangereux", au moment où ses chefs peuvent être tentés de "rassembler l'opinion face à une cible extérieure", a-t-il affirmé cette semaine.

"Dans l'histoire de la guerre, il y a très peu d'exemples de régimes qui, face à un problème intérieur majeur, décident de se concentrer sur ce problème intérieur majeur", a-t-il estimé.

Coïncidence? Après deux mois de relative accalmie, au cours de laquelle l'administration Trump assurait avoir "rétabli une capacité de dissuasion" à l'égard de l'Iran en tuant Qassem Soleimani, l'escalade militaire a repris ces derniers jours, éclipsée par l'actualité liée au coronavirus.

Des tirs de roquettes, imputés par Washington aux factions irakiennes pro-Iran, ont tué mercredi deux soldats américains et un britannique dans une base en Irak. Cette attaque, semblable à celles qui avaient envenimé les tensions en début d'année, a aussitôt enclenché un nouveau cycle de représailles et contre-ripostes.

"Je pense que cette tendance va se poursuivre, d'autant que le gouvernement Trump, comme beaucoup d'autres, a la tête ailleurs", dit Barbara Slavin.