Le Monténégro a besoin de sa propre Eglise orthodoxe pour consolider son identité nationale et parer aux ingérences venues de Serbie, déclare le président de ce petit pays des Balkans où une querelle fait rage sur l'avenir de la principale religion.

Dans un entretien récent avec l'AFP, Milo Djukanovic, aux commandes depuis trois décennies, évoque une loi controversée sur la liberté religieuse qui jette régulièrement des dizaines de milliers de fidèles dans la rue à quelques mois des législatives.

L'Eglise orthodoxe serbe (SPC), dont le siège est à Belgrade, représente la grande majorité des orthodoxes du Monténégro. Mais ses relations avec Milo Djukanovic, artisan en 2006 de la séparation d'avec la Serbie à laquelle le Monténégro fut uni pendant près de 90 ans, se sont dégradées ces dernières années.

La SPC est accusée d'avoir partie liée à l'opposition pro-serbe et pro-russe au Parti démocratique des socialistes (DPS) de Milo Djukanovic qui domine la vie politique depuis le début des années 1990. Belgrade se servirait quant à lui de la SPC pour se mêler des affaires intérieures du Monténégro.

La SPC "figure parmi les instruments importants utilisés par les idéologues du nationalisme de la +Grande Serbie+ contre le Monténégro, contre l'indépendance, contre son identité nationale, culturelle et religieuse", affirme le dirigeant monténégrin de 57 ans.

La loi adoptée fin décembre prévoit de céder à l'Etat le contrôle des biens dont les communautés religieuses ne peuvent prouver qu'ils leur appartenaient avant 1918. A cette date, le Monténégro avait perdu son indépendance pour être intégré au royaume des Serbes, Croates et Slovènes.

- "Prières de masse" -

Le texte pourrait concerner une bonne partie des 650 églises et monastères du Monténegro. La SPC accuse le gouvernement de vouloir la "spolier" et des manifestations et "prières de masse" ont lieu deux fois par semaine pour réclamer son retrait.

La SPC "utilise une forme habile de manipulation pour leur faire croire que l'Etat va leur prendre leur saintes reliques", lance le président monténégrin, soulignant que les églises se retrouvant dans le giron de l'Etat continueront d'accueillir les "fidèles orthodoxes".

C'est du "chantage", poursuit-il. La SPC "tente de se servir des croyants comme moyen de pression pour forcer l'Etat à renoncer à sa loi, c'est-à-dire le forcer à capituler". C'est "absolument inacceptable".

Pour lui, le Monténégro doit être doté de sa propre Eglise comme moyen de confirmer son identité nationale 14 ans après l'indépendance.

"Nous sommes mus par le besoin incontestable de parfaire les infrastructures spirituelles, sociales et de l'Etat afin de renforcer la conscience des citoyens de leur propre identité", dit-il.

Il faudrait "une Eglise orthodoxe autonome au Monténégro qui unirait tous les fidèles orthodoxes, ceux d'appartenance nationale serbe comme ceux d'appartenance nationale monténégrine", dit le président d'un pays où un tiers des 620.000 habitants s'identifient comme serbes.

- "Gagner les élections" -

Depuis 30 ans, une petite Eglise orthodoxe du Monténégro, très minoritaire, tente une renaissance mais elle n'est pas reconnue par le monde orthodoxe.

A l'approche des législatives prévues à l'automne, les critiques du président l'accusent de vouloir se servir de la controverse pour faire diversion et détourner l'attention des gens des problèmes économiques, de l'émigration massive ou de la corruption.

Le dirigeant qui alterne quasi sans discontinuer les fonctions de Premier ministre et de président est également taxé par ses détracteurs d'obstacle à la démocratie.

Ce à quoi il rétorque que les électeurs ont toujours pu s'exprimer librement et que ses opposants sont des mauvais perdants. "Si mes opposants croient que nous allons leur faire une faveur et leur permettre d'avoir le pouvoir sans élections (...) ils se trompent".

En attendant, l'artisan de l'arrimage occidental du Monténégro, aujourd'hui le plus avancé des pays des Balkans occidentaux dans les négociations d'adhésion avec l'Union européenne, promet de poursuivre sur la voie des réformes.

"Je pense que nous pouvons remplir nos obligations et annoncer que le Monténégro sera prêt pour l'adhésion en 2025" même si les questions de date ne sont pas prioritaires, dit-il. "La priorité, c'est de réussir à européaniser la société monténégrine".