Le pouvoir malien a fait interpeller samedi plusieurs responsables de la contestation au lendemain de troubles quasiment insurrectionnels dans la capitale Bamako, où les tensions restent vives.

Après Issa Kaou Djim et Clément Dembélé la veille, deux autres leaders du mouvement dit du 5-Juin, Choguel Maïga et Mountaga Tall, ainsi que deux hommes décrits comme des têtes pensantes, Oumara Diarra et Adama Ben Diarra, ont été interpellés lors de descentes conduites sans ménagement, ont affirmé des responsables et des témoins.

Plus tard, les forces de sécurité se sont présentées en force chez une autre responsable, Sy Kadiatou Sow, mais ne l'y ont pas trouvée, a dit un membre de sa famille sous couvert de l'anonymat, tandis que les autorités restaient discrètes sur ces opérations.

Au même moment, la ville, préservée au quotidien par les violences jihadistes et intercommunautaires qui endeuillent le nord et le centre du pays, demeurait le théâtre de heurts, d'incidents et de rassemblements qui y ont maintenu un climat de grande nervosité et d'incertitude quant à l'avenir.

Ces incidents sont allés en s'intensifiant à l'approche de la soirée, des groupes d'hommes continuant à dresser des barrages sur de grands axes, à incendier des pneus et à lancer des pierres sur les forces de sécurité, dans la rue de la présidente de la Cour constitutionnelle par exemple, l'une des personnalités désignées par la contestation à la vindicte populaire, avec le chef de l'Etat Ibrahim Boubacar Keïta.

- Attaque des symboles -

Bamako a connu vendredi sa pire journée de turbulences civiles depuis des années, marquée par au moins trois morts et des attaques contre des symboles aussi éminents du pouvoir que le Parlement et la télévision nationale.

Pour la troisième fois en à peine plus d'un mois, une coalition hétéroclite de chefs religieux et de personnalités du monde politique et de la société civile a fait descendre dans la rue des milliers de Maliens pour réclamer la démission du président, tenu pour responsable des maux du pays.

Le mouvement dit du 5-Juin, frustré par les réponses apportées par le président depuis le début de la crise il y a quelques semaines, a décidé cette fois d'entrer en "désobéissance civile", mais pacifique selon lui.

Des foules d'hommes ont alors attaqué l'Assemblée nationale, saccageant et pillant des bureaux. Ils s'en sont pris aussi au siège de la télévision nationale, qui a interrompu ses programmes.

"Le dégât matériel est considérable ici: six véhicules calcinés, sept véhicules dont les vitres ont été brisées. L’appareil de numérisation des archives volé (alors que c'était) un nouvel appareil, le serveur du journal télévisé et d’autres appareils endommagés", a dit à l'AFP le directeur général de la radio-télévision, Salif Sanogo.

Des membres des forces de sécurité ont ouvert le feu pour dégager l'Assemblée et la radio-télévision.

Redoutée depuis plusieurs semaines, cette escalade à l'issue imprévisible alarme les alliés du Mali, inquiets d'un élément déstabilisateur de plus dans un pays confronté au jihadisme et à une série de défis majeurs, dans une région elle-même tourmentée.

Le Premier ministre Boubou Cissé a renouvelé l'appel au dialogue réitéré dans la nuit par le président et assorti d'un message de fermeté.

M. Cissé a indiqué qu'il formerait "très rapidement" un gouvernement "resserré" pour rétablir l'ordre "dans les meilleurs délais" et faire face aux défis maliens. Il a dit vouloir le faire "avec l'ensemble des forces vives".

Cependant, depuis le début de la crise, aucune des ouvertures du président, y compris l'offre d'un gouvernement d'union nationale, n'a apaisé la contestation qui, au contraire, a pris sa tournure la plus violente vendredi.

"Nous restons mobilisés parce que la répression renforce notre détermination et nous allons continuer avec notre mot d'ordre jusqu'à la fin du régime IBK qui est un cancer pour tout le Mali", a dit Kaou Abdramane Diallo, un porte-parole de la coalition.

Le mouvement canalise une multitude de mécontentements dans l'un des pays les plus pauvres du monde: mécontentement contre la dégradation sécuritaire et l'incapacité à y faire face après des années de violence, le marasme économique, la défaillance des services de l'Etat, ou encore le discrédit répandu d'institutions suspectes de corruption.

Les élections parlementaires de mars-avril et l'invalidation d'une trentaine de résultats par la Cour constitutionnelle, accusée de collusion avec le pouvoir, passent pour avoir cristallisé les colères.