Les habitants de l'autoproclamée République turque de Chypre-Nord (RTCN), reconnue par la seule Turquie, ont voté dimanche pour élire leur dirigeant, un scrutin opposant deux façons d'envisager la paix avec la partie sud de l'île méditerranéenne et les relations avec Ankara.

Selon les premières estimations du Conseil électoral, le candidat soutenu par la Turquie, Ersin Tatar, est arrivé en tête avec plus de 33% des voix, suivi par le "président" sortant Mustafa Akinci, en froid avec le président turc Recep Tayyip Erdogan, avec environ 28%. Un second tour devrait donc les opposer le 18 octobre.

Cette élection "présidentielle" a lieu sur fond de tensions en Méditerranée orientale autour de l'exploitation d'hydrocarbures entre Ankara et Athènes, principal allié de la République de Chypre qui exerce son autorité sur les deux tiers sud de l'île et est membre de l'Union européenne.

La RTCN (environ 300.000 habitants) est établie sur le tiers nord de l'île, occupé depuis 1974 par la Turquie en réaction à un coup d'Etat pour rattacher Chypre à la Grèce. La Turquie, dont les côtes sont distantes de quelque 80 km de celles de Chypre, considère l'île comme une pièce majeure dans sa stratégie visant à étendre ses frontières maritimes.

Les 738 bureaux de vote ont fermé à 18h (15h GMT) et la participation à 17h s'élevait à 54,72% des près de 199.000 électeurs inscrits, selon le Conseil électoral. Les premières estimations sont basées sur le dépouillement d'un peu plus de 9.000 bulletins.

M. Akinci est un social-démocrate de 72 ans partisan de la réunification de l'île sous la forme d'un Etat fédéral et d'un desserrement des liens avec Ankara.

Il est talonné par Tufan Erhurman (environ 22% des voix), un candidat qui prône une solution similaire à celle du "président" sortant pour Chypre.

- "Etat"? -

"Cette élection est cruciale pour notre destin", a dit M. Akinci après avoir voté, se disant préoccupé par la santé des Chypriotes-turcs en raison de la pandémie mais aussi par la "santé de la politique" en RTCN.

Il a dénoncé "l'intervention de la Turquie" dans l'élection.

La Turquie soutient ouvertement le principal rival de M. Akinci, le nationaliste Ersin Tatar, 60 ans, actuellement "Premier ministre" du gouvernement auquel revient une grande partie des pouvoirs exécutifs.

"L'enjeu principal de l'élection c'est la manière dont nous définirons ensuite nos relations avec la Turquie", selon le militant Kemal Baykalli, fondateur de l'ONG Unite Cyprus Now.

"La RTCN et son peuple forment un Etat (...) Nous méritons de vivre sur la base d'une souveraineté égale", a déclaré M. Tatar, applaudi par ses supporters devant le bureau de vote, laissant entendre son soutien à une partition définitive du pays entre deux Etats souverains.

Depuis de longues années, les négociations pour une réunification achoppent notamment sur la question du retrait des quelque 30.000 soldats turcs présents dans le tiers nord occupé.

- "Reconnaître nos droits" -

"Cette élection est importante car nous choisissons le président qui négociera avec les Chypriotes-grecs sur l'avenir de Chypre", explique Esat Tulek, fonctionnaire à la retraite de 73 ans, électeur à Nicosie.

"Nous voulons la paix mais l'autre côté ne nous accepte pas, ils doivent reconnaître nos droits si nous faisons la paix", affirme Ertan Cinar, banquier à la retraite de 75 ans.

Le scrutin a lieu après la réouverture controversée jeudi de Varosha (est), ville-fantôme bouclée par l'armée turque et emblématique de la division de l'île.

L'annonce de cette réouverture partielle de la ville abandonnée depuis l'invasion turque avait été faite par M. Tatar, au côté de M. Erdogan à Ankara.

Une décision critiquée par M. Akinci, la République de Chypre, l'Union européenne et l'ONU qui surveille la zone tampon entre les deux parties de l'île.

Pour Yektan Turkyilmaz, chercheur au Forum Transregionale Studien en Allemagne, de nombreux Chypriotes-turcs se sont sentis "blessés dans leur honneur et identité" par ce qu'ils considèrent comme une ingérence d'Ankara, même si cette réouverture reste symbolique.

L'élection en RTCN, qui dépend économiquement de la Turquie, a aussi lieu dans un contexte de crise économique, amplifiée par la pandémie de Covid-19. Plus de 800 cas y ont été recensés officiellement jusque-là, dont 4 décès.