Les médecins russes se battaient jeudi pour "sauver la vie" de l'opposant Alexeï Navalny, placé en réanimation dans un hôpital en Sibérie après avoir fait un malaise à bord d'un avion, son entourage dénonçant un empoisonnement "intentionnel".

La France et l'Allemagne ont offert "toute aide médicale", le président français Emmanuel Macron, "extrêmement préoccupé", et la chancelière allemande Angela Merkel, "bouleversée", demandant respectivement "clarté" et "transparence" sur son état.

Alexeï Navalny, l'un des critiques les plus féroces du Kremlin, se rendait de Tomsk à Moscou quand l'appareil dans lequel il se trouvait a dû faire un atterrissage d'urgence à Omsk, en Sibérie occidentale.

"Les médecins font plus que tout leur possible, ils se battent vraiment pour lui sauver la vie", a déclaré aux journalistes Anatoli Kalinitchenko, le vice-directeur de l'hôpital des urgences n°1 d'Omsk où l'opposant a été admis, placé en réanimation et relié à un respirateur artificiel.

S'exprimant à la radio Echo de Moscou, sa porte-parole Kira Iarmych, qui voyageait avec lui, a dit être persuadée que l'opposant avait été victime d'un "empoisonnement intentionnel".

"Nous pensons qu'Alexeï a été empoisonné avec quelque chose de mélangé à son thé. Il n'a rien bu d'autre ce matin", a-t-elle précisé sur Twitter. Selon elle, il semblait "parfaitement bien" dans la matinée à Tomsk mais "tout de suite après le décollage, il a perdu connaissance".

Principal opposant au Kremlin, dont les publications dénonçant la corruption des élites russes sont abondamment partagées sur les réseaux sociaux, Alexeï Navalny a déjà été victime d'attaques physiques. En 2017, il avait été aspergé d'un produit antiseptique dans les yeux à la sortie de son bureau à Moscou.

En juillet 2019, tandis qu'il purgeait une courte peine de prison, il avait été traité à l'hôpital après avoir soudainement souffert d'abcès sur le haut du corps, dénonçant un empoisonnement alors que les autorités évoquaient une "réaction allergique".

- "Quelque chose dans son thé" -

"Qu'il ait donné l'ordre personnellement ou pas, la responsabilité repose sur lui", a dénoncé Mme Iarmych, pointant du doigt le président Vladimir Poutine.

Le Kremlin a dit souhaiter à Alexeï Navalny, "comme à n'importe quel citoyen russe", un "prompt rétablissement", soulignant aussi que l'empoisonnement n'était jusqu'à présent qu'une "simple supposition".

Il s'est dit prêt à apporter son aide pour que l'opposant soit transféré à l'étranger, ce que souhaitent également ses proches.

Un avion médicalisé doit décoller de Berlin à jeudi minuit (22H00 GMT) pour gagner la Russie avec l'objectif d'y rapatrier ensuite Alexeï Navalny, a indiqué à l'AFP l'ONG allemande ayant affrété l'appareil.

"Nous allons envoyer à minuit un avion-ambulance avec de l'équipement médical et des spécialistes avec lequel Navalny pourra être ramené en Allemagne", a déclaré le président de Cinema for Peace, Jaka Bizilj.

Le médecin russe Anatoli Kalinitchenko a quant à lui affirmé qu'il était trop tôt pour confirmer la thèse de l'empoisonnement tandis que le ministère régional de la Santé a précisé que l'opposant était plongé dans un coma naturel, et non artificiel.

Certains médias ont évoqué une possible intoxication au oxybutyrate de sodium, une substance utilisée pour les anesthésies. Cette version n'a pas été confirmée par les médecins.

Viatcheslav Guimadi, le directeur juridique du Fonds de lutte contre la corruption (FBK) de M. Navalny, a écrit sur Twitter qu'il n'y avait "aucun doute sur le fait que Navalny a été empoisonné pour ses activités et ses positions politiques". Il a réclamé l'ouverture d'une enquête pour "tentative d'assassinat sur une figure publique".

A Saint-Pétersbourg, une manifestation a rassemblé jeudi soir une centaine de personnes en soutien à M. Navalny. "Je suis indignée. C'est juste effrayant. Les opposants politiques dans notre pays sont détruits physiquement", a déclaré à l'AFP Tatiana Galkina, 60 ans.

L'ONG Amnesty International a appelé à une "enquête rapide et indépendante". Le lanceur d'alerte américain Edward Snowden, à qui Moscou a accordé l'asile, a dénoncé un "crime contre toute la Russie".

De nombreux adversaires du Kremlin ont été victimes ces dernières années d'empoisonnement, en Russie ou à l'étranger. Deux cas d'empoisonnement très médiatisés ont notamment eu lieu au Royaume-Uni en 2018 et 2006 sur des ex-agents secrets russes.

Plusieurs opposants russes qui ont également été hospitalisés ont dénoncé des empoisonnements ces dernières années. A chaque fois, les autorités russes ont démenti.

Selon la politologue Tatiana Stanovaïa, M. Navalny a "des centaines d'ennemis parmi lesquels des individus déterminés", en raison de son travail anti-corruption.

- Longue histoire d'empoisonnements -

Alexeï Navalny voyage actuellement à travers la Russie pour promouvoir sa stratégie en vue des élections régionales de septembre. Ces derniers jours, il s'était ainsi rendu dans plusieurs villes de Sibérie pour soutenir les candidats de l'opposition.

Il s'était également prononcé en faveur des manifestants au Bélarus.

Londres s'est dit "profondément préoccupé" par cette affaire tandis que l'UE a estimé que "les responsables" devraient "rendre des comptes".

Alexeï Navalny et son organisation, le Fonds de lutte contre la corruption, dont les avoirs ont été gelés l'an passé, sont régulièrement la cible de perquisitions et d'amendes. Ses partisans sont souvent interpellés.

Lui-même a plusieurs fois été condamné à de courtes peines de prison, notamment en raison de l'organisation de manifestations.