"Le muguet est beau, d'une belle qualité, mais il va rester au champ", se désole Philippe Naulleau, un maraîcher qui ne récoltera cette année qu'une partie des clochettes symboliques de la Fête du travail, faute de commandes suffisantes à l'approche du 1er mai confiné.

"C'est une saison catastrophique par rapport au muguet, ça c'est évident", poursuit le producteur de Saint-Philbert-de-Grand-Lieu (Loire-Atlantique), qui encadre une équipe d'une trentaine de saisonniers incités à utiliser un flacon de gel hydro-alcoolique trônant sur une cagette à côté des serres.

Le muguet représente entre 20 et 30 millions d'euros de chiffre d'affaires par an, selon la fédération des maraîchers nantais qui regroupe les producteurs installés à la périphérie de Nantes, où pousse plus de 80% du muguet vendu en France.

"Ce qui serait bien, c'est qu'il n'y ait pas de muguet de vendu à la sauvette, mais que par contre les fleuristes on puisse leur donner leur chance de vendre du muguet devant leur pas de porte, devant la boulangerie, devant la boucherie", réclame Éric Harrouet, un autre maraîcher installé à Saint-Julien-de-Concelles.

Avec le confinement, l'enjeu est évidemment la vente puisque les grandes et moyennes surfaces, qui écoulent habituellement la moitié de la production, sont pour l'instant les seuls vendeurs de muguet autorisés à ouvrir.

"Nous, au jour d'aujourd'hui, on avait besoin de réponses, le muguet est bon à ramasser", insiste Philippe Naulleau qui a démarré sa récolte mardi et regrette que le gouvernement ne se soit pas encore prononcé sur les demandes formulées par la filière concernant des lieux de vente dérogatoires.

Car sous le soleil nantais, la nature n'attend pas. Le beau temps a avancé la cueillette, rendant encore plus complexe la logistique autour des petits brins blancs qui ne sont prisés qu'une seule journée par an.

Les aléas de la météo et le fait qu'il faille anticiper le conditionnement et le transport pour être prêt le jour J font que la semaine en cours en cruciale.

- "Coup de poker" -

"Je joue le coup de poker", résume Éric Harrouet, expliquant dépenser 25.000 euros en salaires pour chaque journée où il embauche ses 300 cueilleurs.

Il ne peut donc pas se permettre de ramasser du muguet qu'il ne vendra pas. Et si l’État se décide sur le tard à autoriser par exemple les fleuristes à vendre le muguet devant les boulangeries, les délais seront alors trop courts pour couper, emballer et transporter les délicats bouquets réputés pour porter bonheur.

A la fédération des maraîchers nantais, on estime que plus de 70% des 60 millions de brins de muguet habituellement vendus seront perdus cette année.

"Tout le travail qui a été fait tout le long de l'année pour le muguet ne sera pas rémunéré", assure Philippe Naulleau qui demande à ses cueilleurs, équipés de gants jetables bleu ciel, de ne sélectionner que les meilleurs brins puisqu'il a décidé de ramasser seulement 15% de son muguet.

Les saisonniers laissent donc derrière eux des rangées encore toutes fleuries, dont l'odeur si caractéristique ne viendra pas ravir les narines des Français et de leurs voisins francophones qui perpétuent chaque printemps une tradition remontant au roi Charles IX.

"Il n'y aura pas de 1er mai cette année, il n'y aura pas de défilé, il n'y aura pas la fête, il n'y aura pas le muguet", énumère tristement Antoine Thiberge, directeur de la fédération des maraîchers nantais qui espérait encore il y a quelques semaines que le muguet marquerait le moment où la France aurait retrouvé "le plaisir de rencontrer les amis, les voisins et de sortir dans la rue".

Près de Nantes, une quinzaine de maraîchers cultivent du muguet, le reste de la production étant situé dans le Bordelais, où le climat est également propice.

Les producteurs du muguet cultivent par ailleurs tous des légumes, ce qui fait que la crise "ne devrait pas mettre l'exploitation en péril", estime Philippe Nolleau.

Pour autant les pertes seront importantes et "à l'échelle d'une entreprise agricole, c'est colossal", insiste M. Thiberge.