La police a de nouveau tiré jeudi sur des manifestants réunis à Bagdad malgré le couvre-feu instauré dans la nuit, au troisième jour d'un mouvement de contestation réclamant le départ des "corrompus" et des emplois pour les jeunes qui a fait 13 morts.

Cette nouvelle journée de mobilisation sera un véritable test pour le gouvernement d'Adel Abdel Mahdi, qui doit souffler sa première bougie à la fin du mois.

Depuis mardi, la grogne sociale --qui conspue entre autres corruption, chômage et services publics indigents--, touche également des villes du sud du pays. Elle semble spontanée et aucun parti ou leader politique ou religieux ne s'est déclaré à son origine, fait inédit en Irak.

Mais mercredi soir, le leader chiite Moqtada Sadr a décidé de mettre son poids dans la balance.

Il a appelé ses très nombreux partisans, qui avaient déjà paralysé le pays en 2016 avec des manifestations dans la capitale, à organiser des "sit-ins pacifiques", faisant craindre une explosion de la mobilisation.

- Tirs sur Tahrir -

Sur l'emblématique place Tahrir de Bagdad, dès jeudi matin, les policiers antiémeutes ont de nouveau tiré en l'air à balles réelles pour disperser des dizaines de manifestants qui incendiaient des pneus, a rapporté un photographe de l'AFP.

Un manifestant a affirmé à l'AFP y avoir dormi "pour que les policiers ne reprennent pas la place", avant d'être repoussé dans une charge policière vers les rues adjacentes.

Ailleurs dans la capitale et dans plusieurs villes, des protestataires continuent de bloquer de nombreux axes routiers ou incendient des pneus devant des bâtiments officiels de Najaf ou de Nassiryia (sud).

Dans cette dernière ville, neuf personnes ont été tuées depuis mardi --huit manifestants et un policier--, ont indiqué des responsables.

Deux autres manifestants ont été tués à Bagdad, et autant à Kout, dans l'est du pays, de même source, tandis que plus de 400 personnes ont été blessées à travers l'Irak.

Jusqu'ici, les autorités, qui dénoncent des "saboteurs" parmi les manifestants, ont fait le choix de la fermeté.

Outre la répression des manifestations, elles ont rendu les réseaux sociaux quasi-inaccessibles tandis que le réseau internet était extrêmement lent.

Manifestants et policiers s'opposent principalement aux abords de la place Tahrir, point de rendez-vous traditionnel des manifestants qui est séparé de l'ultrasensible Zone verte -- où siègent le Parlement et le gouvernement-- par le pont al-Joumhouriya bouclé par les forces de l'ordre.

Et pour éviter un déferlement de protestataires dans la Zone verte, où est également installée l'ambassade américaine, les autorités ont refermé ce secteur que M. Abdel Mahdi s'enorgueillissait d'avoir rouvert en juin aux Irakiens après 15 années de repli derrière murs et barbelés.

Dans la nuit, après le déploiement de véhicules et militaires pour bloquer toutes les entrées de ce quartier, une source de sécurité a affirmé à l'AFP y avoir entendu deux explosions. Leurs origines n'étaient pas connues dans l'immédiat.

La municipalité de Bagdad a déclaré jeudi jour chômé pour les fonctionnaires, ce qui pourrait permettre aux forces de l'ordre de renforcer leur quadrillage de la cité tentaculaire de neuf millions d'habitants et de resserrer l'étau autour des manifestants.

- "Pacifiques" -

"Il faut absolument faire retomber l'escalade" de la violence, a plaidé la représentante de l'ONU en Irak, Jeanine Hennis-Plasschaert.

Dans le quartier de Zaafaraniya à Bagdad, Abdallah Walid, un journalier de 27 ans, a dit réclamer "des emplois et de meilleurs services publics".

"Cela fait des années qu'on les réclame et le gouvernement ne nous a jamais répondu", lance-t-il, excédé.

"Aucun Etat n'attaque son peuple comme ce gouvernement. On est pacifiques et ils tirent", affirme Mohammed al-Joubouri, également journalier malgré son diplôme universitaire, au milieu de colonnes de fumée noire s'élevant de pneus brûlés dans le quartier d'al-Chaab à Bagdad.

Des manifestations ont également eu lieu dans plusieurs provinces du Sud ainsi comme à Bassora, grande ville pétrolière du sud, réduite l'été dernier à feu et à sang par des manifestations similaires.

Le mouvement n'a jusqu'ici pas été suivi dans les provinces au nord et à l'ouest de Bagdad, principalement sunnites, récemment ravagées par la guerre contre le groupe Etat islamique (EI), ni au Kurdistan autonome.

Les manifestations conspuant le pouvoir ne sont pas rares en Irak, douzième pays le plus corrompu au monde selon Transparency International, mais depuis l'arrivée du gouvernement Abdel Mahdi, le 25 octobre 2018, aucun mouvement d'apparence spontané n'avait connu une telle ampleur.

La mobilisation rassemble toutes sortes de déçus du gouvernement qui, notait la presse, défilent, "pour la première fois sans drapeau, sans affiches et sans slogans de parti".

Une partie des manifestants a en outre manifesté contre la mise à l'écart du patron de l'antiterrorisme, le général Abdel Wahab al-Saadi, une décision qui avait provoqué une levée de boucliers et qui a été vue par des observateurs comme favorable aux factions pro-Iran en Irak.