Les forces de l'ordre irakiennes ont à nouveau tiré en l'air mercredi, à balles réelles, pour disperser des manifestants à Bagdad, alors que le président les avait exhortées à la retenue après des manifestations qui ont déjà fait trois morts.

Face à son premier test populaire depuis sa mise en place il y a quasiment un an, le gouvernement d'Adel Abdel Mahdi a accusé des "agresseurs" et des "saboteurs" d'avoir "délibérément fait des victimes".

Mercredi, de nouveau, les policiers antiémeutes ont tiré à balles réelles en l'air pour disperser les centaines de manifestants aux revendications variées: de la lutte contre la corruption à celle contre le chômage en passant par la récente mise à l'écart d'un général populaire.

Dans le quartier de Zaafaraniya, dans le sud de Bagdad, où des manifestants brûlaient des pneus, un journaliste de l'AFP a entendu les balles siffler, comme cela avait été le cas pendant des heures mardi en centre-ville, aux abords de la place Tahrir, d'où est parti le mouvement.

Selon des sources médicales, une dizaine de personnes au moins, en majorité des manifestants, ont été hospitalisées pour des cas de suffocation au gaz lacrymogène ou des blessures dans des bousculades.

- "Des années qu'on réclame" -

A Zaafaraniya, Abdallah Walid, journalier de 27 ans, a dit à l'AFP être sorti mercredi "en soutien aux frères de la place Tahrir", aujourd'hui bouclée par les forces de l'ordre.

"Nous voulons des emplois, de meilleurs services publics, cela fait des années qu'on les réclame et le gouvernement ne nous a jamais répondu", lance-t-il, excédé, sur une rue où des blindés des forces antiémeute sont stationnés.

"On réclame tout: on veut un pays, ici, on a l'impression d'être des étrangers chez nous", renchérit Mohammed al-Joubouri, qui travaille lui aussi comme journalier en dépit de son diplôme universitaire.

"Aucun Etat n'attaque son peuple comme ce gouvernement. On est pacifiques et ils tirent", affirme-t-il à l'AFP, au milieu de colonnes de fumée noire s'élevant de pneus brûlés barrant des rues du quartier d'al-Chaab, dans le nord de la capitale.

Les manifestations contre le pouvoir ne sont pas rares en Irak mais depuis l'arrivée aux affaires du gouvernement Abdel Mahdi le 25 octobre 2018, aucune d'apparence spontanée n'avait connu une telle ampleur.

La mobilisation de mardi a rassemblé toutes sortes de déçus du gouvernement, des diplômés chômeurs aux détracteurs de la corruption. Aucune organisation, aucun parti politique ou leader religieux ne s'est déclaré à l'origine des appels à manifester qui ont récemment fleuri sur les réseaux sociaux.

Le quotidien d'orientation libérale Al-Bayina al-Jadida évoquait en titre un mouvement "pour la première fois sans drapeau, sans affiches et sans slogans de parti".

Après la mort de trois manifestants, deux à Bagdad --dont un blessé mardi qui s'est éteint mercredi-- et un troisième dans la province de Zi Qar (300 km au sud), et les plus de 200 blessés recensés par les responsables de la Santé, les appels à la retenue se sont multipliés.

Le président Barham Saleh a estimé sur Twitter que "manifester pacifiquement" était "un droit constitutionnel". "Et les forces de l'ordre sont là pour protéger les droits des citoyens", a-t-il souligné.

"Nos jeunes veulent des réformes et du travail, c'est notre devoir de satisfaire ces demandes légitimes", a écrit M. Saleh, alors que le pays est sorti fin 2017 de sa dernière guerre, celle contre le groupe Etat islamique (EI), avec une économie exsangue et un chômage de 25% parmi les jeunes.

- "Répression" -

La représentante de l'ONU en Irak, Jeanine Hennis-Plasschaert, "très inquiète", a aussi exhorté "à la retenue".

La Commission des droits de l'Homme du Parlement a dénoncé une "répression" qui constitue "une faute" et dont "les responsables devront rendre des comptes". Le patron du Parlement a réclamé une enquête, de même que Moqtada Sadr, très influent leader chiite devenu héraut des anticorruption.

Mais, dans la nuit, alors que les proches du manifestant tué mardi à Bagdad l'enterraient à Sadr City, remuant bastion chiite, le ministère de l'Intérieur a dénoncé "des saboteurs" voulant "propager la violence".

Peu après, M. Abdel Mahdi a salué "la grande responsabilité et la retenue des forces armées" face à "des agresseurs (...) ayant délibérément fait des victimes".