Les défilés de protestataires réclamant services et emplois se multiplient mercredi à Bagdad, face à des forces de l'ordre qui tirent à nouveau à balles réelles en dépit des appels au calme après la mort de trois manifestants.

Dans plusieurs quartiers de Bagdad, des manifestants ont brûlé des pneus, coupant des axes routiers importants, ont constaté des journalistes de l'AFP.

Tous ces défilés cherchaient à converger vers l'emblématique place Tahrir dans le centre de Bagdad, point de rendez-vous traditionnel des protestataires, séparé de l'ultrasensible Zone verte par le pont al-Joumhouriya, bouclé par les forces de l'ordre depuis mardi.

Jusqu'à récemment, les manifestants étaient interdits d'accès à la Zone verte, où siègent l'ambassade américaine et le Parlement, par des murs de béton et barrages militaires. En juin, elle a été ouverte à tous et un déferlement de protestataires pourrait paralyser les institutions qui s'y trouvent.

Face à son premier test populaire depuis sa mise en place il y a quasiment un an, le gouvernement d'Adel Abdel Mahdi a accusé des "agresseurs" et des "saboteurs" d'avoir "délibérément fait des victimes".

Mercredi, de nouveau, les policiers antiémeute ont tiré à balles réelles en l'air pour disperser les centaines de manifestants aux revendications variées: de la lutte contre la corruption à celle contre le chômage en passant par la récente mise à l'écart d'un général populaire.

Ils ont également molesté des journalistes et arrêté un reporter, ont rapporté des journalistes.

Dans le quartier de Zaafaraniya, dans le sud de Bagdad, où des manifestants brûlaient des pneus, un journaliste de l'AFP a entendu les balles siffler, comme cela avait été le cas pendant des heures mardi aux abords de la place Tahrir, d'où est parti le mouvement.

Selon des sources médicales, une dizaine de personnes au moins, en majorité des manifestants, ont été hospitalisées pour des cas de suffocation dus au gaz lacrymogène ou des blessures dans des bousculades.

- "Des années qu'on réclame" -

A Zaafaraniya, Abdallah Walid, journalier de 27 ans, a dit à l'AFP réclamer "des emplois et de meilleurs services publics". "Cela fait des années qu'on les réclame et le gouvernement ne nous a jamais répondu", lance-t-il, excédé, dans une rue où sont stationnés des blindés des forces antiémeute.

"On réclame tout: on veut un pays, ici, on a l'impression d'être des étrangers chez nous", renchérit Mohammed al-Joubouri, également journalier, malgré son diplôme universitaire.

"Aucun Etat n'attaque son peuple comme ce gouvernement. On est pacifiques et ils tirent", affirme-t-il à l'AFP, au milieu de colonnes de fumée noire s'élevant de pneus brûlés barrant des rues du quartier d'al-Chaab, dans le nord de Bagdad.

Les manifestations contre le pouvoir ne sont pas rares en Irak mais depuis l'arrivée du gouvernement Abdel Mahdi le 25 octobre 2018, aucune d'apparence spontanée n'avait connu une telle ampleur.

La mobilisation mardi a rassemblé toutes sortes de déçus du gouvernement, des diplômés chômeurs aux détracteurs de la corruption. Aucune organisation, aucun parti politique ou leader religieux ne s'est déclaré à l'origine des appels à manifester qui ont récemment fleuri sur les réseaux sociaux.

- "Sans affiche, sans slogan" -

Le quotidien d'orientation libérale Al-Bayina al-Jadida évoquait en titre un mouvement "pour la première fois sans drapeau, sans affiches et sans slogans de parti".

Après la mort de trois manifestants --deux à Bagdad et un troisième dans la province de Zi Qar (300 km au sud) où les manifestations ont repris mercredi-- et les plus de 200 blessés recensés par les responsables de la Santé, les appels à la retenue se sont multipliés.

Le président Barham Saleh a estimé sur Twitter que "manifester pacifiquement" était "un droit constitutionnel". "Les forces de l'ordre sont là pour protéger les droits des citoyens", a-t-il souligné.

"Nos jeunes veulent des réformes et du travail, c'est notre devoir de satisfaire ces demandes légitimes", a écrit M. Saleh, alors que le pays est sorti fin 2017 de sa guerre contre le groupe Etat islamique (EI), avec une économie exsangue et un chômage de 25% parmi les jeunes.

La représentante de l'ONU en Irak, Jeanine Hennis-Plasschaert, "très inquiète", a aussi exhorté "à la retenue".

La Commission des droits de l'Homme du Parlement a dénoncé une "répression" dont "les responsables devront rendre des comptes". Le patron du Parlement a réclamé une enquête, de même que Moqtada Sadr, très influent leader chiite devenu héraut des anticorruption.

Peu après, M. Abdel Mahdi a salué "la grande responsabilité et la retenue des forces armées" face à "des agresseurs (...) ayant délibérément fait des victimes".

Mercredi, il a réuni le Conseil national de la sécurité, un conseil des ministres restreint activé en temps de crise.