Des milliers d'Irakiens sont descendus dans les rues samedi pour réclamer à nouveau le départ du gouvernement accusé de corruption, au cinquième jour d'un mouvement de contestation marqué par des violences ayant fait près de 100 morts.

Des tirs ont été entendus dans la journée dans la capitale irakienne et d'autres villes du Sud où des milliers de personnes ont manifesté à Diwaniya et Nassiriya, selon des journalistes de l'AFP.

A Bagdad, les forces de l'ordre ont dispersé le principal rassemblement devant le ministère du Pétrole.

Une réunion du Parlement consacrée à la crise ne s'est pas tenue comme prévu faute de quorum, les 54 députés de la coalition de l'influent leader chiite Moqtada Sadr, premier bloc à l'assemblée, ayant décidé de la boycotter avec d'autres formations.

Lors d'une conférence de presse, le président du Parlement, entouré de quelques députés, a promis une longue liste de réformes, notamment sur le chômage, mais ces engagements avaient peu de chances de calmer les manifestants, tant la classe politique est discréditée.

- Blessés "par snipers" -

Moqtada Sadr, dont la coalition participe au gouvernement, a repris vendredi à son compte la principale revendication des manifestants et appelé le gouvernement à démissionner "pour empêcher davantage d'effusion du sang". Il aussi appelé à "des élections anticipées sous supervision de l'ONU".

Né d'appels sur les réseaux sociaux, le mouvement de contestation proteste contre la corruption, le chômage et la déliquescence des services publics dans un pays en pénurie chronique d'électricité et d'eau potable, et sorti fin 2017 de près de quatre décennies de conflits.

Il constitue le premier test pour le gouvernement d'Adel Abdel Mahdi, en place depuis à peine un an.

Après la levée du couvre-feu samedi à l'aube à Bagdad, les magasins ont rouvert dans différents quartiers. Les rues menant à la place Tahrir d'où est partie la contestation étaient néanmoins toujours bouclées par un important déploiement des forces de l'ordre et de véhicules blindés.

Vendredi, des affrontements violents ont opposé les manifestants aux forces de sécurité, et des tirs nourris ont été entendus jusque tard dans la nuit.

"Si les conditions de vie ne s'améliorent pas, la contestation reprendra de plus belle", a prévenu Abou Salah, 70 ans, avant les nouvelles manifestations.

Selon un dernier bilan samedi de la commission gouvernementale des droits de l'Homme irakienne, la mort de cinq nouveaux manifestants porte à 99 le nombre de personnes tuées en cinq jours, en grande majorité des protestataires. Environ 4.000 personnes ont été blessées.

"Nous demandons au gouvernement des éclaircissements au sujet des personnes blessées par des snipers, ce qui s'est encore produit aujourd'hui", a indiqué par ailleurs la commission, après avoir donné plus tôt le chiffre de 250 personnes blessées de cette façon dans la capitale depuis mardi.

La plupart des manifestants tués l'ont été par balles, selon des sources médicales, qui avaient indiqué la veille que six policiers avaient été tués lors des quatre jours de violences.

La diplomatie française a appelé samedi les autorités irakiennes à "faire la lumière" sur les violences, rappelant "l'importance d’une réponse proportionnée des forces de sécurité".

- "Antisystème" -

Les autorités ont réclamé du temps aux manifestants pour mettre en place des réformes afin d'améliorer les conditions de vie des 40 millions d'habitants.

Le taux de chômage chez les jeunes est de 25%, soit deux fois celui de l'ensemble de la population active, selon la Banque mondiale.

Spontané, le mouvement est présenté par les manifestants comme "non partisan", par opposition aux précédentes mobilisations partisanes, tribales ou confessionnelles.

"Personne ne nous représente (...) On ne veut plus des partis, on ne veut plus de personne qui parle en notre nom", a lancé vendredi un manifestant à l'AFP.

Les responsables irakiens, pour beaucoup aux affaires depuis 2003 après la chute de Saddam Hussein, ont vu se dresser devant eux un phénomène inédit, explique Fanar Haddad, spécialiste de l'Irak.

"Ce sont des manifestations antisystème", affirme-t-il, qui diffèrent des traditionnels défilés pour réclamer électricité ou eau potable, dans un pays pourtant 5e producteur et exportateur mondial de pétrole.

"C'est la première fois", ajoute le chercheur, "qu'on entend des gens réclamer la chute du régime", qui repose sur une répartition confessionnelle et ethnique des postes et a créé népotisme et clientélisme.

Ce qui peut désormais les satisfaire ce sont "des changements majeurs et des décisions radicales, comme le limogeage de grands noms de la politique accusés de corruption", assure à l'AFP Sarmad al-Bayati, expert en questions sécuritaires.