Au moins une personne a été tuée par balle et six autres blessées jeudi au Bénin lors d'une intervention de l'armée pour disperser des manifestants protestant contre l'absence de l'opposition à l'élection présidentielle de dimanche.

"Nous avons reçu un cas de décès par balle et six personnes blessées par balles", a affirmé à l'AFP José Godjo, le directeur du dispensaire de Boni, un quartier de la ville de Savè, dans le centre du Bénin.

Des soldats sont intervenus dans la matinée à Savè pour déblayer les barrages montés depuis lundi par les protestataires sur la route principale.

Selon des témoins, les militaires ont d'abord fait usage de grenades lacrymogènes, puis "tiré en l'air" pour disperser les manifestants, avant de dégager la chaussée.

"Les militaires sont arrivés" le matin, a expliqué à l'AFP le maire de la ville, Denis Oba Chabi.

"On m'a informé qu'ils ont tiré à balles réelles et qu'il y avait des blessés. Alors j'ai pris mon véhicule pour venir au dispensaire, et ce que j'ai vu est terrible. De mes yeux, j'ai vu trois blessés par ballles, et une personne qui a trépassé", a raconté M. Oba Chabi.

En début d'après-midi, la ville était totalement déserte, et de nouveaux tirs ont été entendus vers 13h45 locales.

"Personne ne fait aucun bilan actuellement. L'armée s'occupe de rétablir la quiétude dans les localités où il y a menace à la paix et sur les édifices publics", a commenté un haut gradé de l'armée, interrogé par l'AFP.

Depuis le début de la semaine, de nombreuses manifestations ont touché le nord et le centre du Bénin, où la route principale qui descend vers la capitale économique Cotonou a été coupée par des électeurs mécontents de l'absence de l'opposition au scrutin présidentiel.

La réélection de Patrice Talon, ancien magnat du coton arrivé au pouvoir en 2016 et qui a engagé ce pays ouest-africain dans un tournant autoritaire, fait peu de doutes: ses adversaires sont deux candidats quasiment inconnus du public, les anciens députés Alassane Soumanou et Corentin Kohoué.

Tous deux sont taxés "de candidats fantoches" par la plupart des opposants béninois, qui n’ont pas été autorisés à se présenter.

"Depuis le retour du multipartisme en 1990, c’est la première fois que le pays organise une élection présidentielle comme celle-ci: pluraliste en apparence, mais sans choix en réalité", explique à l’AFP Expédit Ologou, politologue béninois.

Les grandes figures de l’opposition sont en exil ou condamnées à des peines d'inéligibilité. D'autres ont vu leur candidature recalée par la Commission électorale car ne disposant pas d'un nombre suffisant de parrainages (154 des 159 élus béninois appartiennent à la mouvance présidentielle).

- Pays coupé en deux -

Une dirigeante de l'opposition a été incarcérée en mars, accusée d’avoir voulu faire assassiner des personnalités politiques.

Il y a quelques jours, un juge d’un tribunal spécial anti-corruption s’est enfui du pays, affirmant avoir subi des pressions du pouvoir pour inculper des opposants.

Les autorités ont dénoncé "une manipulation politique" et accusé des personnalités à l’étranger de tenter de faire annuler l'élection et même de lancer des appels au coup d’Etat.

"Le 11 avril personne n’est sûr de ce qu’il va se passer. A cette allure, on ne sait pas si la partie septentrionale du pays pourra vraiment voter", souligne M. Olougou.

Dans le sud du pays, la campagne se déroule normalement, presque sans heurt. Certains Béninois déplorent même une campagne sans ferveur.

- "Le développement ça y est" -

Le président "plait beaucoup à la jeunesse éduquée et à l’élite du pays", affirme à l’AFP Mathias Hounkpe, de l’Open Society initiative for West Africa (Osiwa).

Après cinq ans à la tête du pays, Patrice Talon revendique un bon bilan économique: assainissement des finances publiques, amélioration du climat des affaires et digitalisation de nombreux services publics.

En dépit du coronavirus, le pays a réussi à maintenir une croissance positive en 2020.

“Même si son bilan est très positif, une élection n’est jamais gagnée d’avance”, tempère le directeur de la communication de M.Talon, Wilfried Houngbédji. "Nous espérons que le peuple ira massivement voter".

C’est le véritable enjeu de ce scrutin pour le président, "pas tellement d’être réélu dès le premier tour, mais de l’être avec un fort taux de participation", selon M. Hounkpe.

Au Bénin, encore 38% de la population vit sous le seuil de pauvreté, et ceux-ci n’ont pas vu leur condition de vie changer drastiquement.

Alors pour les cinq prochaines années, le président qui avait initialement affirmé vouloir faire un mandat unique avant de se raviser, le promet : "le développement, ça y est", selon son slogan de campagne.