Unificateur bienveillant ou autocrate assoiffé de pouvoir? Quarante ans après sa mort, l'héritage de Josip Broz Tito, patron de l'ex-Yougoslavie, n'est toujours pas tranché.

Entravés par les restrictions dues au coronavirus, de petits groupes d'admirateurs ont tenu malgré tout à rendre hommage au chef charismatique et controversé d'une Yougoslavie communiste qui s'est disloquée depuis sur des lignes de fracture ethniques.

A Belgrade, une quinzaine de fidèles se sont retrouvés lundi sur sa tombe en marbre blanc. "Si tout était normal, il y aurait ici un grand rassemblement de gens venus de toute l'ex-Yougoslavie", regrette Vladimir Vignjevic.

Dans son village natal de Kumrovec, en Croatie, les sirènes ont retenti à 13h05 GMT, l'heure exacte du décès de Tito. Une vingtaine de fidèles ont déposé des gerbes.

Tito "était un révolutionnaire, un commandant et un homme d'Etat unificateur", dit Franjo Habulin, président de l'association croate antifasciste organisatrice de l'événement. Il accuse ses détracteurs de vouloir "réviser l'Histoire sans réels arguments".

A Sarajevo, une sirène a également retenti et quelques dizaines de personnes ont déposé des fleurs près d'une statue du maréchal.

"Tant que je suis en vie, il sera mon président", lance Ibrahim Sinanovic, 84 ans. "Parce qu'il m'avait donné un appartement, permis de faire mes études, de construire une maison. Tout a brûlé" depuis, ajoute-t-il.

Après avoir pourchassé les forces d'occupation nazies pendant la Seconde guerre mondiale, Tito a régné d'une main de fer sur la Yougoslavie pendant 35 ans, jusqu'à sa mort le 4 mai 1980 à Ljubljana, en Slovénie.

Privée du magnétisme du chef et de sa direction autoritaire, la mosaïque de peuples et de religions qui constituaient la Fédération yougoslave n'a résisté qu'une décennie avant d'exploser en une série de guerres qui ont fait plus de 130.000 morts.

- Dire ou pas du mal des morts-

"Le virus du fascisme et du nationalisme s'est malheureusement installé par ici voici une trentaine d'années, un virus que nous n'arrivons toujours pas à chasser", regrette à Sarajevo Nijaz Skenderagic.

Mais les souvenirs sont mitigés dans la région, certains gardant bien présente à l'esprit la répression du régime envers les voix critiques.

En Serbie, seul un quotidien a mis le maréchal en une lundi, avec cette interrogation ironique: "Le dicton + il ne faut pas dire du mal des morts+ vaut-il pour Tito?

Les médias monténégrins se montraient plus généreux envers son héritage, le quotidien Pobjeda se rappelant du "jour où la Yougoslavie a pleuré".

La "Yougonostalgie"de l'âge d'or socialiste n'a pas disparu dans une région à l'économie stagnante.

"Malgré le fait qu'il était par définition un dictateur, la vie était bien meilleure à l'époque", dit Bojan Milenkovski, 42 ans, programmateur à Skopje. "On appréciait les qualités des gens. Il y avait moins de népotisme et de corruption".

Le patron de la Fédération était un homme de contrastes.

- Bon vivant-

Né d'une mère slovène et d'un père croate, Tito semblait l'incarnation même de la "fraternité" entre les peuples. Sa troisième épouse était une Serbe de Croatie.

Bon vivant, il aimait les fêtes extravagantes, les cigares cubains et les yachts luxueux. Il attirait sur les rivages yougoslaves les grands et les moins grands de son époque sans parler du gotha du showbiz.

En matière culturelle et artistique, il autorisait des libertés inconnues chez certains dictateurs communistes. Les Yougoslaves pouvaient traverser librement les frontières.

Cependant, ses contempteurs le détestent pour avoir jeté en prison des milliers d'opposants politiques. Des centaines d'entre eux moururent mais le bilan total des victimes n'est pas connu.

Gordana, retraitée de 77 ans de Belgrade, raconte qu'elle n'a "jamais aimé" Tito et "ses communistes". "Son régime a confisqué notre propriété privée et emprisonnait ceux qui pensaient différemment".

L'image de Tito était omniprésente et le régime accusé d'entretenir un culte de la personnalité. Dans chacune des six Républiques et deux provinces, une ville lui devait son nom.

Depuis sa mort, des centaines de rues et de places ont été rebaptisées. Des monuments à sa gloire ont été détruits.

"Josip Broz Tito: les souvenirs de son époque sont complexes et ambivalents", résume Hina, l'agence officielle croate.

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