Une guérilla parlementaire féroce, des tensions, quelques dérapages et un coup de tonnerre surprise avec l'annonce du 49-3: le parcours hors norme de la réforme des retraites à l'Assemblée en V actes.

Acte I - L'ouverture

Après des semaines de contestation dans la rue, le marathon démarre dans l'hémicycle le lundi 17 février dans une atmosphère déjà électrique. Contestée par toutes les oppositions, la réforme qui vise à créer un système "universel" de retraite par points n'a pas pu être examinée intégralement en commission, fait inédit, pour cause d'avalanche d'amendements des Insoumis.

Pour la séance, 41.000 amendements sont déposés (pour l'essentiel par la gauche de la gauche). LFI assume l'"obstruction" et promet de tenir "la tranchée", le PCF dénonce un projet "monstrueux".

Quinze jours de débats sont programmés, le gouvernement tablant sur une adoption en première lecture avant les municipales et un feu vert définitif "d'ici l'été".

Mais déjà des "marcheurs" préviennent en coulisse qu'ils n'excluent pas un 49-3 (adoption sans vote) si le débat est "clairement impossible".

Acte II - Le bras de fer commence

Le président de l'Assemblée Richard Ferrand (LREM) tente dès le mardi de cadrer les discussions en s'appuyant sur le règlement interne, avec notamment un seul orateur sur les amendements identiques. Une troisième semaine de débat est annoncée, week-end compris.

Dans l'hémicycle, de nouvelles tensions émergent : les communistes attaquent les "marcheurs", leur reprochant d'"insulter la mémoire" de leur camp. "Vous auriez été beau dans la Résistance!", lance le secrétaire national du PCF Fabien Roussel.

Les rappels au règlement et suspensions de séance en série commencent, émaillés d'invectives, et le début de l'examen des premiers amendements est poussif. La majorité se dit "consternée" et plaide pour "un vrai débat".

Acte III - L'enlisement

Dès le troisième jour, les débats virent au blocage. Les rappels au règlement s'enchaînent encore dans une atmosphère houleuse.

Richard Ferrand prévient que faute de changement de rythme, il faudrait 150 jours pour arriver au bout du texte.

Des élus de la majorité disent leur "honte" que l'Assemblée "se transforme en cirque".

"Chenil", "tyrannie", "petites connes"...., le ton monte aussi sur le web entre certains députés, avec des répercussions jusque dans l'hémicycle.

Dans le brouhaha, les élus LR, qui veulent incarner une "troisième voie" entre la gauche et la majorité, plaident pour que le fonctionnement de l'Assemblée ne soit pas bloqué "par une partie de ping-pong".

Acte IV - Dans l'oeil du cyclone

Les échanges commencent à tourner en boucle, toujours sur l'article 1er consacré aux "principes généraux" de la réforme, certains évoquant "un jour sans fin".

Le secrétaire d’État Laurent Pietraszewski, au banc depuis le départ, se dit "pantois" de ce débat "sur des mots". Il faudra six jours pour voir adopté un premier amendement et huit jours d'un impossible dialogue pour passer le cap de l'article 1.

Au 9e jour, Edouard Philippe demande aux députés LREM de "tenir", mais laisse ouverte la possibilité du 49-3.

Dans la soirée, la majorité déserte momentanément l'hémicycle pour protester contre "l'obstruction" - une "mise en scène" pour les oppositions. Après leur retour, le co-rapporteur Nicolas Turquois (MoDem) met le feu aux poudres en lançant: "vous n'êtes rien"... s'excusant par la suite.

Tout le monde a en tête un déclenchement imminent du 49-3, et le jeu du mistigri a démarré: la majorité accuse la gauche de la gauche de vouloir l'y "emmener" par l'obstruction, LFI affirme que les "marcheurs" le "préparent" en surjouant "l'indignation".

Personne ne voulant en porter le chapeau, c'est ensuite le rétropédalage général: la gauche de la gauche joue la carte du débat de fond, la majorité leur demande de retirer des amendements pour avancer.

Les débats avancent cahin-caha, entre accusations mutuelles de "déni de démocratie" et quelques sous "remis dans le jackpot" par les uns et les autres.

Acte V - Le coup de théâtre

Dans un hémicycle dégarni pour le deuxième week-end consécutif, l'Assemblée vote dans la matinée l'application de la réforme aux régimes spéciaux, un point sensible.

Dans les couloirs, le bruit commence à monter de l'arrivée du Premier ministre. Après une suspension de séance, Edouard Philippe fait l'annonce surprise du recours au 49-3 après 115H d'échanges, afin de "mettre fin à cet épisode de non-débat".