Les Libanais sont retournés dans la rue mardi pour protester contre le retard pris dans la formation d'un nouveau gouvernement et la sévère crise économique qui mine le pays, au 90e jour d'un mouvement de contestation sans précédent.

Sous le slogan "la semaine de la colère", les manifestants ont coupé des axes routiers à l'aide de bennes à ordures et de pneus brûlés tandis que des colonnes de fumée étaient visibles sur plusieurs routes à travers le pays.

Dans Beyrouth ou à Tripoli, grande ville du nord, à Hasbaya (sud-est) ou dans le Akkar (nord), les manifestants, dont des étudiants, exigent la formation immédiate d'un gouvernement de technocrates.

"Révoltes-toi Beyrouth", ont-ils scandé au rythme des tambours lors d'une marche qui s'est dirigée en fin d'après-midi vers la maison du nouveau Premier ministre Hassan Diab.

"Je veux un gouvernement qui puisse apporter une solution à la situation économique le plus rapidement possible", assène Nour, un manifestant de 31 ans, prenant part à ce cortège dans la capitale libanaise.

Le soulèvement, lancé le 17 octobre, réclame le départ d'une classe dirigeante accusée de corruption et d'incompétence.

La situation économique, déjà précaire avant le début de la contestation, s'est encore détériorée sur fond de restrictions concernant les retraits bancaires et une monnaie nationale qui a perdu près de la moitié de sa valeur sur le marché parallèle, entraînant une hausse des prix.

- "Mêmes méthodes et mentalité" -

Depuis la démission fin octobre du Premier ministre Saad Hariri, son gouvernement chargé des affaires courantes est accusé d'inertie. Et malgré la désignation le 19 décembre de Hassan Diab, ce dernier n'a toujours pas formé son équipe ministérielle.

Si la rue réclame un cabinet composé exclusivement de technocrates indépendants, les principaux partis politiques poursuivent les tractations visant à préserver leur représentation.

"Les gens attendaient de voir si une solution sérieuse allait être trouvée", poursuit le manifestant Nour. "Quand ils ont vu que les dirigeants continuaient avec les mêmes méthodes et la même mentalité de partage des parts, ils sont redescendus dans la rue".

La contestation avait été marquée à son lancement par des rassemblements massifs inédits et une paralysie quasi-totale du pays, avant de s'essouffler notamment avec la désignation du Premier ministre Diab.

Ces dernières semaines seuls des rassemblements symboliques et de moindre ampleur avaient eu lieu, notamment devant la Banque centrale et les banques commerciales, de plus en plus visées par la colère populaire.

"Nous avons recommencé à fermer des routes parce que nous n'en pouvons plus", a déploré auprès de l'AFP Laila Youssef, une manifestante de 47 ans dans le quartier de Furn el-Chebbak, à Beyrouth.

"Ce que nous gagnons aujourd'hui ne suffit même pas pour acheter les produits de base", affirme cette mère de trois enfants.

En pleine pénurie du dollar, utilisé au Liban au même titre que la monnaie nationale, les banques ont limité les retraits à environ un millier de dollars par mois, provoquant des files d'attente interminables et parfois même des altercations dans certains établissements.

- "Qu'ils s'en aillent!" -

La monnaie nationale, indexée au billet vert depuis 1997 au taux fixe de 1.507 livres pour un dollar, a perdu près de la moitié de sa valeur dans les bureaux de change, frôlant désormais 2.500 livres/dollar.

En parallèle, des dizaines de milliers de personnes ont perdu leurs emplois ou vu leur salaire divisé par deux.

Dans ce contexte de crise, le chef de l'Etat Michel Aoun a promis mardi "tous les efforts possibles pour former un gouvernement (...) doté d'un plan défini et rapide pour gérer la crise économique et financière pressante".

M. Aoun, qui s'exprimait devant des diplomates étrangers, a indiqué que le gouvernement aurait dû voir le jour la semaine dernière, mais que "certains obstacles" avaient entravé son accouchement.

Vendredi, le nouveau Premier ministre, un universitaire qui s'est engagé à répondre aux attentes de la rue, a reconnu subir des "pressions" de la part même des partis ayant appuyé sa nomination, assurant qu'il ne cèderait pas "aux intimidations".

La Banque mondiale a averti en novembre que le taux de pauvreté pourrait en arriver à englober 50% de la population, contre le tiers à l'heure actuelle.

Le Liban croule sous une dette avoisinant les 90 milliards de dollars, soit plus de 150% du PIB.

Les partis au pouvoir "ne pourront pas former un gouvernement (indépendant) car ils sont accrochés à leurs ministères et préoccupés par le partage" du gâteau, assène Saïd Tawk, un manifestant de 60 ans à Jal el-Dib.

"Ils ne peuvent plus s'imposer au peuple libanais (...) qu'ils s'en aillent!".