Pour survivre à la hausse vertigineuse des prix en Syrie et continuer d'élever son bétail, Ayman Ibrahim a fait venir à Idleb de l'azolla, une plante réputée très fertile et dont l'utilisation comme "fourrage gratuit" se répand dans le dernier bastion syrien d'opposition.

Impressionné par les vertus de la plante aquatique riche en protéines, cet ancien couturier, reconverti dans l'élevage bovin et avicole après avoir fui Alep en 2016, en cultive désormais dans des bassins peu profonds.

"Nous voulons que l'azolla pousse ici", explique ce père de famille de 25 ans, qui s'est réfugié dans le village de Kafr Takharim, dans le nord de la province d'Idleb (nord-est) qui échappe toujours au contrôle du régime syrien.

"Lorsque nous avons migré (...), je me suis tourné vers l'élevage des moutons, des vaches et des poules d'ornement", raconte-t-il.

Mais le jeune homme a vite découvert que les coûts de production étaient très élevés, et avec l'effondrement de la monnaie et la crise économique aggravée par la pandémie de nouveau coronavirus, il s'est mis à chercher des solutions pour diminuer ses dépenses.

"Après un an de recherches sur Internet, j'ai trouvé l'azolla et j'ai pu l'importer d'Egypte via la Turquie", explique-t-il.

Cette petite fougère est de plus en plus prisée pour l'alimentation des bovins et des volailles. Très fertile, elle a la capacité de doubler son poids en sept jours et peut produire neuf tonnes de protéines par hectare d'étang par an, selon l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture.

- Une aubaine -

Importée en tant que plante et non en graine, l'azolla ne peut toutefois survivre que quelques jours sans eau. Les premières commandes, acheminées via les zones tenues par le régime puis à travers la Turquie, ont mis trop de temps à arriver et les plantes en sont mortes.

Après quatre tentatives, le jeune éleveur a reçu en juin dernier les dix premiers kilos d'azolla et les a plantés dans ses bassins.

Cela "m'a fourni environ 70% du fourrage" habituel, tandis que les 30% restants (maïs, son et orge) ont été ajoutés pour "fournir de l'énergie" aux animaux, indique-t-il.

Ce nouveau dosage a considérablement réduit ses frais, passés d'"environ 300 dollars par mois, hors médicaments (...) à un maximum de 100 dollars" (82 euros).

Fort de son succès, il a décidé il y a un mois et demi de proposer à la vente son surplus de production d'azolla. "J'ai été surpris par la forte demande", raconte-t-il.

Excédés par des prix de plus en plus hauts, les éleveurs d'Idleb y ont vu une aubaine, la plante ayant même été surnommée "Sauveur de la planète" ou "fourrage gratuit".

Omar Acha fait partie des personnes séduites. "J'ai 17 moutons (...) et tous sont désormais nourris d'azolla. Cela m'a permis de réduire mes frais de 60%", témoigne cet éleveur de 48 ans.

"Le mieux avec l'azolla, c'est que je paie pour en avoir une fois", explique-t-il. "Une fois plantée, elle devient un fourrage renouvelable gratuit."

L'enjeu est de taille pour le secteur mais aussi pour la sécurité alimentaire dans cette enclave aux mains des rebelles et jihadistes, qui abrite environ trois millions d'habitants.

Selon le Programme alimentaire mondial, les prix des aliments de base en Syrie ont augmenté de 249% en 2020, et 9,3 millions d'habitants sont en situation d'insécurité alimentaire.

A Idleb, l'hyperinflation s'est greffée au déclin du secteur de l'élevage en raison notamment des combats, explique Ahmed Al-Kawan, adjoint au "ministre de l'Agriculture" dans l'administration dissidente d'Idleb.

"Cela a conduit à une forte augmentation des prix de la viande et des produits laitiers et eu ainsi un impact négatif sur la sécurité alimentaire" dans la région.

La guerre en Syrie a fait 387.000 morte depuis son déclenchement en 2011, selon le dernier bilan de l'Observatoire syrien des droits de l'Homme.

Elle a contraint plus de la moitié de la population d'avant-guerre du pays à fuir. L'ONU fait état de 6,7 millions de déplacés et 5,5 millions réfugiés.