Les tensions sont encore montées d'un cran lundi entre Ankara et Damas, de nouveaux affrontements meurtriers ayant opposé leurs soldats à Idleb, région de Syrie frontalière de la Turquie où l'armée syrienne avance pour reprendre l'ultime fief rebelle dominé par les jihadistes.

Depuis début décembre, les violences dans cette région du nord-ouest de la Syrie ont déplacé quelque 700.000 personnes selon l'ONU.

Lundi soir, Ankara, qui soutient certains groupes rebelles et dispose de troupes dans la région, a annoncé avoir "neutralisé" plus de 100 soldats du régime syrien, en réponse à la mort de cinq soldats turcs tués plus tôt dans la journée.

Ces affrontements interviennent dans un contexte de tensions inédites entre les deux pays, une semaine jour pour jour après des combats ayant fait une vingtaine de morts dans les deux camps à Idleb.

Ankara redoute que l'offensive de Damas, soutenu par Moscou, dans la région ne déclenche une nouvelle vague migratoire vers la Turquie, où plus de 3,5 millions de Syriens ont déjà trouvé refuge depuis 2011.

Une délégation russe se trouvait à Ankara pour faire baisser ces tensions. Les responsables turcs ont appelé Moscou à "assumer ses responsabilités" en tant qu'Etat garant de l'accord de cessez-le-feu parrainé par les deux pays et conclu à Sotchi en 2018, a rapporté l'agence turque Anadolu.

"D'après nos sources, 101 membres du régime ont été neutralisés, trois chars et deux canons ont été détruits et un hélicoptère a été touché", selon un communiqué du ministère turc de la Défense lundi soir.

Il n'était pas possible de vérifier ces chiffres de manière indépendante dans l'immédiat. Côté syrien, ni les médias d'Etat ni l'Observatoire syrien des droits de l'Homme (OSDH) n'ont fait état de victimes dans les rangs des forces gouvernementales.

Plus tôt, cinq soldats turcs avaient été tués et cinq blessés dans un bombardement du régime de Damas sur des positions turques dans la province d'Idleb.

De son côté, l'Observatoire syrien des droits de l'Homme (OSDH) avait rapporté des tirs de roquettes du régime sur l'aéroport militaire de Taftanaz, évoquant "des morts et des blessés" parmi les troupes turques.

- "Villes entières vidées" -

La semaine dernière, huit militaires turcs avaient déjà été tués dans un bombardement du régime Assad dans la région, où les forces de Damas encerclent trois des 12 postes d'observation tenus par les soldats turcs.

Le président turc Recep Tayyip Erdogan a d'ailleurs posé un ultimatum à Damas, lui demandant d'éloigner ses troupes des postes d'observation militaires turcs d'ici fin février.

Ankara a dépêché ces derniers jours des renforts et des blindés pour les déployer sur de nouvelles positions militaires. Lundi, un correspondant de l'AFP a pu voir des soldats turcs dans le secteur de Qaminas, au sud de la ville d'Idleb.

Selon Fabrice Balanche, spécialiste du conflit syrien, les renforts turcs visent à entraver toute future progression de Damas. Ankara "se méfie de la Syrie et de la Russie qui pourraient avoir envie de pousser leur avantage sur le terrain et imposer une reconquête plus large que prévue".

Un peu plus de la moitié de la province d'Idleb et des secteurs attenants des régions voisines d'Alep, Hama et Lattaquié, sont toujours dominés par les jihadistes de Hayat Tahrir al-Cham (HTS, ex-branche syrienne d'Al-Qaïda).

Cette région de trois millions d'habitants abrite aussi d'autres groupuscules jihadistes et des groupes rebelles affaiblis.

Depuis début décembre, les violences y ont déplacé 689.000 personnes, a indiqué lundi à l'AFP David Swanson, porte-parole du Bureau de coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (Ocha).

"Des villes entières ont été vidées alors qu'un nombre croissant de civils fuient vers le nord", souvent vers la frontière turque, a souligné M. Swanson.

- L'autoroute M5 -

Au moins neuf civils, dont six enfants, ont été tués dans la nuit de dimanche à lundi dans des raids russes sur le village d'Abine Semaan, dans l'ouest d'Alep, selon l'OSDH.

Des secouristes assistaient les blessés et dégageaient des personnes ensevelies sous les décombres.

L'offensive du régime sur Idleb a tué plus de 350 civils depuis mi-décembre, selon l'OSDH.

Depuis dimanche, les frappes syriennes et russes se sont concentrées sur un secteur jouxtant l'ultime tronçon de la M5, autoroute stratégique qui relie la grande ville d'Alep, dans le nord, à la capitale Damas et au sud du pays.

Seuls deux kilomètres de l'autoroute traversant l'ouest de la province d'Alep échappent toujours aux forces du régime. Elles ont repris l'intégralité du tronçon traversant la province d'Idleb.

Le front d'Idleb représente la dernière grande bataille stratégique du régime, qui contrôle actuellement plus de 70% du territoire national.

Le conflit en Syrie a fait plus de 380.000 morts depuis 2011 et jeté sur la route de l'exil plus de la moitié de la population d'avant-guerre.