Angela Merkel a fermement rejeté jeudi toute alliance avec l'extrême droite allemande après une entente régionale qui provoque un séisme politique et réveille les démons des années 30 dans un pays hanté par son passé nazi.

"C'est un acte impardonnable" et "un mauvais jour pour la démocratie", a jugé la chancelière allemande sur un ton d'une grande fermeté, lors d'un déplacement à Pretoria en Afrique du Sud.

Cette élection "doit par conséquent être annulée" par un nouveau scrutin, a ajouté la dirigeante.

La veille, l'élection du dirigeant d'un Etat régional allemand, la Thuringe dans l'ex-RDA, a tourné au scandale dans un pays dont la culture politique d'après-guerre s'est forgée sur l'absence de toute compromission avec les mouvements considérés comme extrémistes.

- Vote surprise -

A la surprise générale, le candidat du Parti libéral allemand FDP, Thomas Kemmerich, a été élu à la tête de la Thuringe grâce aux voix coalisées de l'extrême droite du mouvement Alternative pour l'Allemagne (AfD) et des élus locaux du parti conservateur de la chancelière, l'Union chrétienne-démocrate (CDU).

Depuis la naissance il y a 7 ans de l'AfD, et contrairement à la situation chez le voisin autrichien par exemple, toutes les autres formations politiques, y compris la droite traditionnelle, excluent toute alliance ou coopération avec ce parti anti-migrants et anti-élites, principale force d'opposition à la chambre nationale des députés avec 89 élus.

Un mouvement dont la frange la plus radicale, pilotée justement depuis la Thuringe, remet en cause la culture allemande de repentance pour les crimes du IIIème Reich.

Des manifestations spontanées se sont déroulés dans plusieurs villes d'Allemagne dès mercredi soir pour s'indigner du vote et dresser un parallèle avec les années 1930, lorsque le parti nazi d'Adolf Hitler réussit à conquérir le pouvoir notamment en concluant des alliances avec la droite traditionnelle.

- 'Honte' -

"Un tabou est brisé", titrent jeudi plusieurs médias à l'instar du Spiegel, qui voit dans ce scrutin régional "l'élection de la honte".

En 1930, c'est justement dans la région de Thuringe que des responsables nazis étaient pour la première fois entrés dans un gouvernement régional. Trois ans plus tard, le 30 janvier 1933, Adolf Hitler devenait chancelier.

Sur les réseaux sociaux, la photo de la poignée de main entre le nouveau dirigeant de cet Etat régional et le chef de l'AfD dans cette région, le très radical Björn Höcke, côtoie celle d'une autre poignée de mains historique: entre Hitler et le vieux président du Reich Paul von Hindenburg lorsque ce dernier l'avait nommé chancelier.

"Pitoyable!", s'insurge également le quotidien Bild après cette élection, en pointant tout particulièrement Björn Höcke "qui représente une Allemagne que le monde redoute" et qui "relativise l'Holocauste".

Cet ancien enseignant d'histoire a par le passé appelé de ses voeux un "virage à 180°" de la culture mémorielle allemande. Et il s'est félicité du vote de mercredi en émettant l'espoir qu'il serait "remarqué" et servirait d'exemple dans le reste du pays.

- Colère -

La direction du parti de Mme Merkel n'a pas caché sa colère après l'initiative de ses élus régionaux de Thuringe, qui manifestement n'ont pas tenu compte des avertissements de leurs chefs à Berlin en amont du vote.

En s'affranchissant du "cordon sanitaire" dressé face à l'AfD, ces élus ont "enfreint les convictions fondamentales" de ce parti démocrate-chrétien fondé après la période nazie, a martelé la chancelière.

L'AfD est de surcroît l'un des plus virulents opposants d'Angela Merkel et de sa politique migratoire depuis l'accueil en 2015 et 2016 d'un million de réfugiés.

La chancelière se retrouve avec deux gros défis sur les bras: un parti tiraillé de l'intérieur et son gouvernement de coalition un peu plus fragilisé.

Le partenaire social-démocrate a menacé de remettre en question l'alliance actuelle avec les conservateurs si la situation en Thuringe n'est pas définitivement clarifiée.

Une réunion au sommet des responsables des trois partis du gouvernement a été convoquée pour samedi.

Le co-président du SPD, Norbert Walter-Borjans, a prévenu que son mouvement n'accepterait pas "de continuer comme si de rien n'était".