La Cour constitutionnelle thaïlandaise a décidé mercredi que le Premier ministre Prayut Chan-O-Cha n'était pas coupable de conflit d'intérêt et pouvait donc rester au pouvoir, une décision qui risque encore d'attiser les tensions après des mois de manifestations pro-démocratie pour réclamer sa démission.

"Le statut du général Prayut Chan-O-Cha en tant que Premier ministre et ministre de la Défense reste inchangé", a indiqué le tribunal. Il "a toujours le droit d'occuper la résidence du commandant en chef de l'armée car il répond aux critères établis", ont décidé les neuf juges à l'unanimité.

Le chef du gouvernement était accusé par des députés du principal parti d'opposition Pheu Thai d'avoir continué à habiter "illégalement" cette demeure après avoir quitté son poste de chef de l'armée à la suite du coup d'Etat de 2014 qui l'a propulsé à la tête du pays. Ce possible conflit d'intérêt aurait pu le contraindre à quitter le pouvoir.

La décision de la Cour constitutionnelle et "toutes celles prises contre les forces d’opposition depuis des années (...) ajoutent au sentiment croissant d'injustice" et pourrait encore exacerber les tensions dans le royaume, a réagi à l'AFP Thitinan Pongsudhirak, politologue à l'université Chulalongkorn de Bangkok.

Depuis l'été, des dizaines de milliers de manifestants pro-démocratie réclament le départ du Premier ministre légitimé par des élections controversées en 2019, une réécriture de la Constitution jugée trop favorable à l'armée, et une réforme en profondeur de la monarchie intouchable il y a encore peu.

Peu après la lecture du jugement, plusieurs milliers de protestataires ont commencé à affluer à une intersection du nord de la capitale. Parmi eux, des lycéens en uniforme portant des pinces à cheveux en forme de canards en caoutchouc, symboles du mouvement pro-démocratie. D'autres ont entonné l'hymne national, trois doigts levés en signe de défi.

"Prayut est devenu Premier ministre (par un coup d'Etat), ce n'est pas la bonne manière d'accéder au pouvoir", a jugé Reeda, une étudiante de 26 ans.

"Le combat continue (...) ce pays se dirige vers un point de rupture", a réagi de son côté dans un communiqué Free Youth, l'un des mouvements à l'origine des manifestations.

- Partialité -

La Cour constitutionnelle est accusée de partialité par ses détracteurs.

Sa décision de dissoudre en février, pour violation du code électoral, l'un des principaux partis d'opposition, Future Forward (le parti de l'avenir), a été perçue comme une gifle adressée aux 6,3 millions d’électeurs qui avaient voté pour cette nouvelle formation lors des législatives de 2019.

Son leader charismatique, Thanathorn Juangroongruangkit, et plusieurs de ses dirigeants ont également été bannis de la politique pour 10 ans, poussant quelques mois plus tard une partie de la jeunesse dans la rue.

Anticipant les contestations après sa décision de maintenir à son poste le Premier ministre, la Cour constitutionnelle a pris les devants dès mardi, avertissant que toutes critiques excessives pourraient entraîner des poursuites judiciaires.

"Une personne peut jouir de la liberté d'expression, mais les critiques envers la Cour qui emploieraient des mots orduriers, sarcastiques ou menaçants seront considérées comme des violations de la loi", a-t-elle mise en garde.

Depuis la vent de contestation qui souffle sur le pays, les autorités ont répondu essentiellement sur le front judiciaire.

De mi-juillet à fin novembre, au moins 174 personnes ont été mises en examen, dont au moins 46 sont poursuivies pour " sédition", un crime passible de sept ans de prison.

Cinq dirigeants clés du mouvement pro-démocratie ont été inculpés pour "lèse-majesté" et risquent de trois à quinze ans de prison. Ce texte n'avait pas été utilisé depuis 2018.

Sollicité, le porte-parole du gouvernement Anucha Burapachaisri n'a pas commenté à ce stade la décision de la Cour. "Le Premier ministre poursuit son programme officiel" a-t-il simplement relevé à l'AFP.

Mardi, Prayut Chan-O-Cha avait simplement déclaré qu'il respecterait la décision de la Cour. "Si on a fait quelque chose de mal, on a fait quelque chose de mal. Sinon, fin de l'histoire", avait-il lancé.