Un tribunal turc a maintenu vendredi en détention l'homme d'affaires et philanthrope Osman Kavala, une figure de la société civile, à l'issue de la première audience d'un nouveau procès pour des accusations d'implication dans un putsch manqué en 2016.

Le tribunal a suivi la requête du parquet en rejetant la demande de remise en liberté pendant la durée du procès formulée par les avocats de M. Kavala, qui est détenu depuis plus de trois ans, selon une correspondante de l'AFP sur place. La prochaine audience aura lieu le 5 février.

Les défenseurs de M. Kavala, qui jugent fallacieuses les accusations pesant contre lui, nourrissaient l'espoir de le voir libéré par le tribunal après des promesses de réformes des procédures judiciaires faites par le président turc Recep Tayyip Erdogan.

Âgé de 63 ans, M. Kavala, incarcéré à la prison de Silivri en lisière d'Istanbul, a assisté par visioconférence à cette audience au palais de Justice de la mégalopole, qui est intervenue alors que la Cour constitutionnelle doit prochainement examiner la légalité de sa détention sans jugement depuis octobre 2017.

"Mon maintien en détention pendant des années, faisant fi de la décision rendue par la Cour européenne des droits de l'homme et malgré mon précédent acquittement par un tribunal local et deux ordres de libération, n'est pas une violation ordinaire de mes droits. C'est devenu une sorte de torture morale", a-t-il dit au juges avant la fin de l'audience.

La prison à vie a été requise contre M. Kavala en octobre pour "tentative de renversement du gouvernement", désignant une implication présumée dans un putsch avorté contre M. Erdogan en juillet 2016, et pour "espionnage politique".

"Ces accusations ne s'appuient pas sur la moindre preuve concrète. Elles sont en totale contradiction avec ma vision du monde et mon éthique", a dit M. Kavala au juge après la lecture de l'acte d'accusation. "Ces allégations sont infondées. J'ai toujours été opposé aux coups militaires et à l'interférence de l'armée en politique".

Décrit dans l'acte d'accusation comme le "collaborateur local" de M. Kavala, le chercheur américain Henri Barkey, jugé par contumace, est aussi visé par les mêmes charges. "Tout est inventé", a-t-il affirmé dans un message à l'AFP.

La presse pro-gouvernementale a surnommé M. Kavala "le milliardaire rouge", en le comparant au milliardaire américain George Soros, bête noire de plusieurs dirigeants autoritaires dans le monde.

- "Le réduire au silence" -

M. Erdogan lui-même l'a accusé d'être "le représentant en Turquie" de M. Soros et de "financer les terroristes".

M. Kavala est connu pour son soutien aux projets culturels portant sur les droits des minorités, la question kurde et la réconciliation arméno-turque.

Acquitté en février lors d'un premier procès portant sur son rôle présumé dans des manifestations anti-gouvernementales en 2013, il avait immédiatement été placé en détention dans le cadre d'une autre enquête liée à la tentative de coup d'Etat.

Le Conseil de l'Europe, dont la Turquie fait partie, réclame la libération de M. Kavala, en application d'une décision de la CEDH estimant que son incarcération vise à le "réduire au silence".

"Nous sommes déçus par la décision du tribunal", a indiqué dans un communiqué le rapporteur du Parlement européen sur la Turquie, Nacho Sanchez Amor, estimant que la justice turque "a manqué une nouvelle opportunité" pour se conformer aux décisions de la CEDH.

La comparution de M. Kavala a eu lieu sur fond de spéculations sur un assouplissement des pressions exercées sur les opposants en Turquie pouvant conduire à une libération de M. Kavala.

Dans un contexte de difficultés économiques susceptibles de plomber sa popularité, M. Erdogan a en effet annoncé fin novembre des "réformes" pour renforcer l'Etat de droit, dans l'espoir d'attirer des investisseurs étrangers.

- "Intimider la société civile" -

Sezgin Tanrikulu, député social-démocrate et défenseur de longue date des droits humains, a estimé que la détention "sans base légale" de M. Kavala était une manière pour le gouvernement d'"intimider la société civile" et les milieux d'affaires.

Le député rend régulièrement visite à M. Kavala, un ami de longue date.

"Il n'avait jamais imaginé qu'il serait détenu aussi longtemps", dit-il. "Mais il réalise parfaitement pourquoi on tient à le garder en prison".