Un juge sénégalais a inculpé lundi le principal opposant au pouvoir dans une affaire de viols présumés, mais l'a relâché sous contrôle judiciaire, alors que son arrestation avait provoqué les heurts les plus graves qu'ait connus le pays depuis des années.

Les deux principaux acteurs du dossier, l'opposant Ousmane Sonko et le président Macky Sall, doivent s'exprimer dans la soirée, séparément, pour la première fois depuis des jours.

Ousmane Sonko "est inculpé dans le dossier de viols et placé sous contrôle judiciaire", a dit à la presse l'un de ses avocats, Me Cira Clédor Ly. "Il rentre chez lui. Il est libre", a précisé un autre conseil, Étienne Ndione, après la présentation de son client au juge.

Ce rendez-vous avec le juge était lourd d'enjeux autres que judiciaires.

Après trois jours d'affrontements, de saccages et de pillages depuis son arrestation le 3 mars, des blindés de l'armée ont pris position dans Dakar en prévision de cette journée à hauts risques dans le capitale et dans tout le pays de 16 millions d'habitants, considéré d'ordinaire comme un îlot de stabilité politique.

Des milliers de partisans d'Ousmane Sonko ont convergé dans l'après-midi sur la place de la Nation, lieu traditionnel des rassemblements dans la capitale sénégalaise. La police a fait usage de gaz lacrymogène pour disperser les manifestants, souvent très jeunes, qui les bombardaient de pierres, selon des correspondants de l'AFP.

Ils répondaient à l'appel du collectif Mouvement de défense de la démocratie (M2D), comprenant le parti de l'opposant, des formations d'opposition et des organisations contestataires de la société civile, qui avait appelé "à descendre massivement dans les rues" à partir de lundi et pendant trois jours.

- Complot et pandémie -

Les nouvelles consignes de M. Sonko, qui doit s'exprimer devant la presse lundi à 18H00 (GMT et locales), seront sans doute déterminantes pour savoir si l'on s'achemine vers l'apaisement, même si une grande partie de la contestation a échappé jusqu'alors à toute organisation.

Le président Macky Sall, silencieux sur cette affaire depuis la fin février, doit pour sa part intervenir sur la télévision nationale deux heures plus tard.

M. Sonko, troisième de la présidentielle de 2019 et pressenti comme un des principaux concurrents de celle de 2024, a été arrêté officiellement pour trouble à l'ordre public, alors qu'il se rendait en cortège au tribunal où il était convoqué pour répondre à des accusations de viol portées contre lui par une employée d'un salon de beauté dans lequel il allait se faire masser pour, dit-il, soulager ses maux de dos.

Personnalité au profil antisystème, le député crie au complot ourdi par le président lui-même pour l'écarter de la prochaine présidentielle.

L'arrestation de M. Sonko a non seulement provoqué la colère de ses partisans. Elle a aussi, disent de nombreux Sénégalais, porté à son comble l'exaspération accumulée par la dégradation, au moins depuis le début de la pandémie de Covid-19 en 2020, des conditions de vie dans un pays déjà pauvre.

Au moins cinq personnes ont été tuées dans les heurts de la semaine passée.

- Incertitude généralisée -

Devant le risque d'escalade, huit blindés de l'armée surmontés de mitrailleuses avaient été positionnés sur la place de l'Indépendance, centre du quartier névralgique du Plateau, siège des grandes institutions, dont la présidence.

Cette dernière était elle-même placée sous haute protection et ses accès barrés.

L'activité était considérablement ralentie dans la capitale visiblement inquiète. Les autorités ont suspendu l'école pendant une semaine.

Les différentes parties, à commencer par le président, sont pressées de toutes parts de trouver les voies de la désescalade.

Le président a démenti fin février les mises en cause de M. Sonko quant au rôle qu'il aurait joué dans ses ennuis. Confronté à des choix délicats entre indépendance proclamée de la justice, pression de la rue, et conséquences politiques du sort de M. Sonko, il a depuis gardé le silence en public sur l'affaire. Son intervention dans la soirée est donc elle aussi très attendue.

Les ambassades de l'Union européenne et de ses Etats membres, mais aussi des Etats-Unis, du Royaume-Uni, du Canada, de la Suisse, du Japon et de la Corée du Sud ont appelé à "une restauration pacifique du calme et du dialogue". Les Etats d'Afrique de l'Ouest ont exhorté "au calme et à la retenue".

Plus que ces incitations internationales, ce sont celles des chefs religieux, chrétiens et surtout musulmans, qui risquent de peser. Leurs émissaires, en particulier ceux des khalifes à l'influence considérable sur le pouvoir et la société, ont rencontré le chef de l'Etat, a rapporté dimanche en leur nom le dignitaire Serigne Mansour Sy. M. Sall "nous a écoutés et nous attendons ses décisions", a-t-il dit.