Le Japon, une leçon d’indépendance en temps de crise

Hausse des taux et inflation : le Japon se distingue par une politique tout à fait différente. Une chronique signée Sylviane Delcuve, Senior Economist chez BNP Paribas Fortis.

Contribution externe
Japan's Prime Minister Fumio Kishida arrives in Perth to begin a 3-day-visit to Australia on Friday, Oct. 21, 2022. (Trevor Collens/Pool via AP)
Fumio Kishida, le Premier ministre japonais, a déclaré que le gouvernement allait mettre tout en œuvre pour permettre aux entreprises de répercuter les hausses de coûts qu’elles subissent sur les salaires.

On le sait depuis des années : le Japon subit les affres d’un pays à la population vieillissante, plus difficile à stimuler qu’un pays plus jeune. Cela fait plus de 30 ans que les gouvernements successifs tentent, en vain, de doper un peu l’activité économique à coups de baisses de la TVA, de plans de relance qui n’ont conduit qu’à une explosion de la dette publique, et de politique monétaire accommodante : injections massives de liquidités et taux d’intérêt au ras des pâquerettes.

Pas de poussée inflationniste

Le Japon a vécu la douche froide du Covid, qui a plombé la croissance, et ensuite les pénuries liées aux goulots d’étranglement de l’époque post-Covid, comme le reste du monde. Par contre, la flambée inflationniste qui mine le pouvoir d’achat partout dans le monde depuis fin 2021 semble beaucoup moins problématique au pays du soleil levant. En effet, la hausse des prix n’y est que de 3 %, contre plus de 8 % aux États-Unis et 11,3 % chez nous, vraisemblablement parce que la demande y est structurellement faible.

Une autre explication à la faible inflation nippone réside dans le fait que suite à la catastrophe de Fukushima en 2011, le Japon s’est détourné du nucléaire en ayant la présence d’esprit de conclure des contrats à très long terme pour ses approvisionnements en gaz liquide. De cette façon, la récente flambée des cours du gaz n’a pas eu d’effet sur place.

Doper les salaires, doper la demande

Le pays est cependant confronté à la hausse des prix des produits alimentaires et au renchérissement des biens importés, mais le gouvernement vient de confirmer sa stratégie. Et celle-ci diffère énormément du reste du monde : le Premier ministre vient en effet de déclarer que le gouvernement allait mettre tout en œuvre pour permettre (via des aides) aux entreprises de répercuter les hausses de coûts qu’elles subissent sur les salaires afin de maintenir le pouvoir d’achat des citoyens.

Dans de nombreux pays, on tente par tous les moyens d’empêcher cette transmission des coûts aux salaires pour enrayer la spirale inflationniste. Au Japon, on fait l’inverse.

Yen au plus bas face au dollar

Par ailleurs, alors qu’on parle "hausses des taux" partout dans le monde ou presque, le Japon a décidé de maintenir sa politique monétaire ultra accommodante. Le yen ne cesse donc de baisser vu l’écart entre le taux japonais et les taux dans le reste du monde, mais le Japon veut y voir un excellent moyen de doper les exportations et de faire revenir les touristes.

Un regard sur l’évolution des taux d’intérêt permet de juger du contraste avec la politique en vigueur ailleurs. Tous les moyens pour doper l’économie sont donc activés en même temps.

La morale de cette histoire est qu’un pays qui est resté souverain en matière de politiques économique et monétaire garde une solide avance sur les autres en matière de choix et d’orientation quand le contexte change brutalement. Une leçon à méditer en Europe ?